vendredi 6 décembre 2019

Le secret

Je me souviens avoir ardemment voulu faire d’un copain d’adolescence mon meilleur ami. Il était homo, toute sa famille le savait et l’acceptait, sa liberté me fascinait, nous fréquentions le même collège. Je l’ai rejoint à Paris après le bac et nous avons été très complices pendant une dizaine d’années. Nous n’avons jamais couché ensemble, ni même eu envie de le faire, mais entre nos dix-huit ans et l’aube de la trentaine, nous avons fait les quatre cents coups. C’est avec lui que j’ai découvert la nuit, le clubbing. Avec lui, je suis parti en vacances, les premières vacances sans parents, en célibataire, à Montpellier, où notre unique programme consistait à aller à la plage, rentrer se changer à l’hôtel, manger un bout en ville, commencer la soirée dans un bar et finir au Phébus, l’unique boîte gay de la région à l’époque.

On était jeunes, beaux, sans souci, on s’amusait. J’avais l’impression que ça durerait toujours. Pas la jeunesse, ni la beauté — je n’ai jamais eu de doute sur leur caractère éphémère. Notre amitié. Elle s’est brisée sur les écueils de la drogue. Lorsque j’ai cessé ma toxicomanie, lui l’a poursuivie. Sans l’assumer, en douce. Pour la drogue, il est allé jusqu’à me voler. La dope rend con. J’ai fermé les yeux longtemps, je voulais conserver cette relation, mais j’avais déjà pris un autre chemin.

La confiance se résume aux sujets que l’on peut aborder et à ceux que l’on doit aborder. Je ne lui ai jamais laissé penser que mon quotidien était fait de résistance. Chaque fois que j’y songeais, mon coffre-fort mental se fermait. Ses impostures avaient laissé des traces.

Quand j’ai rencontré Benji, il a eu cette attitude incroyable qui a fondé les bases de notre confiance réciproque, il m’a raconté sa propre affliction, une façon de me tester. Sur le moment, j’ai éprouvé des sentiments contradictoires, j’étais troublé. En même temps, j’étais soulagé, presque heureux, je pouvais me dévoiler. Je n’ai hésité qu’un instant. Évidemment, cette fraternité de combat n’est pas suffisante pour constituer à elle seule une amitié. Mais c’est une transparence qui nous unit.

Ce soir, au dîner — au souper devrais-je dire —, il n’y avait chez Benji et Théo que leurs amis proches. Je n’en suis pas encore, nous nous connaissons depuis trop peu de temps pour que ce terme ait un sens, mais pourtant ils me donnent déjà cette impression. Une fois qu’ils sont tous partis, nous mettons de l’ordre dans l’appartement et nous évoquons ce qu’il s’est passé.

Ils commentent librement la soirée, brossent à mon intention le portrait de Loïc. Ils disent ce qu’ils pensent, comme si je faisais partie de leur couple, comme s’ils savaient déjà que rien ne sortira de la pièce. Ils donnent des détails que je n’aurais pas exposés devant un étranger. Benji m’apprend que Loïc et lui ont vécu ensemble, des années auparavant. C’est notamment pour cette raison — et parce qu’il n’a pas apprécié son attitude — qu’il s’est permis de le rattraper sur le pas de la porte et de lui signifier sa façon de penser.

À qui se confier, à quel moment, à quel degré ? Nous ne nous connaissons pas, Benji, Théo et moi, mais nous avons déjà partagé nos intimités. Benji connaît très bien Loïc, depuis plus de quinze ans, mais ils ne communiquent que superficiellement. J’ai vécu longtemps sans ambulance, seul dans ma bataille fatale, sans faire état de cette lutte. Je prenais part aux convois funèbres en ravalant mes hurlements et pour ne pas devenir fou, je me suis échappé dans la nuit, la musique, les ecstas. Si je ne m’étais pas défoncé pendant dix ans, j’aurais peut-être pu vivre une décennie supplémentaire sans assistance. Je n’ai pas de regret, j'ai eu du bon temps, j’ai maquillé mon désespoir.

Vaste est le secret scellé dans la fêlure.


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vendredi 29 novembre 2019

La gang

Benji s’affaire déjà dans la cuisine quand je me réveille en sursaut vers seize heures : « coucou, t’as pas dormi ? — Si, si, je viens de me réveiller moi aussi — Théo ? — Il dort encore — Ah, c’est pour le dîner ? » fais-je en me penchant sur les brochettes qu’il prépare : « tu veux un coup de main ? — Oui, si tu veux bien, il faudrait ranger un peu la maison — M’en occupe ».

Ce soir, les amis de Benji et Théo débarquent. Benji m’avait prévenu : « ils ont hâte de te rencontrer ». Je vais me débarbouiller, je m’habille, refais mon lit. Dans le séjour, le canapé est en vrac, la table basse encombrée de verres et de cendriers qui débordent, les poufs traînent dans le passage. En une demi-heure, la pièce est rangée, l’aspirateur passé. Théo se lève grognon : « ils arrivent bientôt, non ? — Vers sept heures — C’est prêt ? — Oui, mon chéri — T’as fait des grillades ? — Oui, comme on avait dit — Mmm, okay, bye » et il disparaît dans le couloir. On se regarde avec Benji qui fredonne : « la-la-la, mon-chum-est-mal-réveillé ».

On dresse la table, on dispose ce qu’il faut pour l’apéritif et Benji s’en va retrouver Théo. À dix-huit heures trente, tout le monde est prêt et un quart d’heure plus tard, la sonnette retentit, le premier convive est là. C’est Greg, un Montréalais râblé, tempes poivre et sel, cheveux ultracourts. Il m’embrasse, un grand sourire aux lèvres et m’apostrophe sans détour : « alors, c’est toi l’maudit Français ? », guettant ma réaction un pétillement dans ses yeux bleus. À peine Benji a-t-il le temps de laisser tomber un « laisse-toi pas faire » que j’enchaîne : « et c’est toi le paysan québécois ? » Il éclate de rire : « c’est bien, tu vois, il s’laisse pas faire » et il prononce ce « po faère » savoureux qui résonne comme un cadeau de bienvenue.

Dans les minutes qui suivent, les entrées s’égrènent. Ils ont apporté des bouteilles de vin, un bouquet de fleurs. Loïc et Tom d’abord, l’autre couple québécois-suisse. Loïc, sourcils épilés, brun, altier, très beau corps. Tom tout sourire, crâne rasé, corpulent, nettement plus petit. On se salue, politesses d’usage : « alors, vous êtes sortis hier, c’était bien ? — Excellent — Vous êtes allés où ? — Parking puis Stéréo — Le grand tour quoi, vous êtes rentrés tard ? — Oui, vers neuf heures ». Théo demande à chacun ce qu’il veut boire et commence à servir jusqu’au coup de sonnette suivant. Un autre couple nous rejoint, Jérôme et Quentin, des Français arrivés depuis un peu plus d’un an.

La petite troupe est au complet et il se passe ce que je craignais un peu, je suis au centre de l’attention générale. Les questions et mes réponses sont les mêmes, oui j’ai fait bon voyage, non je n’ai encore pas vu grand-chose de Montréal, sauf ses deux boîtes de nuit les plus en vogue, oui la musique était très bonne et l’ambiance aussi, non ce n’est pas moins bien qu’à Paris, oui je suis fatigué d’avoir si peu dormi mais je suis ra-vi-en-chan-té de faire leur connaissance. Je me prête au jeu, mais ils n’insistent pas au-delà de cet intérêt légitime et je pousse intérieurement un léger ouf de soulagement dès que la conversation dévie sur des sujets qu’ils ont en commun.

On passe à table quand Benji ramène du barbecue l’énorme plateau de brochettes. Les reparties fusent entre deux bouchées, le vin coule à volonté et on se régale tous du plaisir d’être ensemble. Je découvre un Quentin papillonnant et un Jérôme plus posé qui aiguise mon intérêt quand j’apprends qu’il a décidé de s’installer ici après avoir passé quelques séjours en vacances. En France, il travaillait dans la restauration, ici il est devenu agent immobilier. Une nouvelle vie, qui me fait rêver à une décision que j’aimerais prendre.

Le repas se termine. Théo demande à Loïc où en sont les travaux de leur appartement, ils viennent d’acheter un duplex dans le Village, au dernier étage d’un condo tout neuf dont la construction n’est pas encore totalement achevée : « ça irait plus vite si Tom n’annulait pas les rendez-vous avec les ouvriers » et Tom, soudain blême, s’insurge : « mais je devais ouvrir la boutique, je ne pouvais pas faire autrement — Moi j’avais ma fille à aller chercher à la gare — Arrête, tu fais chier, tu aurais pu t’arranger, tu travaillais pas ». L’atmosphère se glace instantanément, les regards biaisent et le silence tombe.

Nous nous levons, Quentin et moi, pour débarrasser. Le ton monte entre eux, les noms d’oiseaux s’envolent, Tom est au bord des larmes et Loïc finit par dire qu’il en a marre et qu’il s’en va. Et effectivement, il lance « bonsoir tout le monde », attrape sa veste et sort de la pièce en deux enjambées. De la cuisine américaine je vois mon Benji, visage fermé, qui s’élance à sa suite dans le couloir. La porte d’entrée se referme sur un échange houleux. Il revient seul.

La gang se déclare dans son ordinaire crudité.


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vendredi 22 novembre 2019

La descente

Il est près de neuf heures lorsque nous rentrons à la maison. La petite heure s’est évidemment étirée, le D. J. étant particulièrement inspiré, les ecstas vraiment excellentes — à moins que ce ne soit dû au fait que je n’avais pas gobé depuis longtemps — et l’envie d’en profiter jusqu’au bout s’est révélée plus forte que la raideur de mes jambes. Encore un morceau, allez, c’est le dernier, oh attends, ce beat est génial…

Mais depuis sept heures, nous étions de plus en plus souvent assis et même le meilleur son ne parvenait plus à nous insuffler suffisamment d’énergie. Nous ne voulions plus gober, autant rentrer. Théo est debout lorsque nous arrivons. Il n’a pas dormi lui non plus, de speed en speed, de bite en bite et de Lara Croft en Tomb Raider. Yeux écarquillés, lèvres rougies et teint cireux, il a comme nous les stigmates d’une nuit de défonce : « c’était bien ? — Très bien — Bonne musique ? — Oui, j’ai a-do-ré ma soirée — Mmm. Y avait du beau monde ? — Plutôt, me suis fait pas mal draguer — Et ? — Rien, il y en avait bien un, mais il ne s’était pas lavé depuis deux jours — Ah, il a enlevé son chandail, je parie — Son tee-shirt, ouais, une horreur — Les mecs, fait-il en levant les yeux au ciel, ils oublient toujours que sous ecsta on a l’odorat dix fois plus sensible que d’habitude ».

Benji prend sa douche, je m’installe dans le canapé et je prépare un joint. Théo me signale qu’il s’en est fumé un : « pas de souci, c’est fait pour ça — Mais j’ai galéré pour rouler — Ah ? Si tu me l’avais dit, je te l’aurais préparé avant de partir — Me suis débrouillé » et il zappe sur les chaînes, où rien de folichon n’est diffusé, pour s’arrêter sur la station météo qui annonce en boucle que la journée sera belle, ce dont on se fout royalement puisqu’on n’a aucune intention de sortir, juste de zoner peinards avant de s’écrouler quand le sommeil sera enfin plus fort que les molécules excitantes que nous avons ingurgitées. Il se ressert un verre — il est resté au kir toute la nuit —, m’en propose un, je décline, l’alcool à ce moment-là ne passe plus, j’opte pour un jus de canneberge glacé, et nous fumons amorphes devant les graphiques bleus et jaunes de Météo Média.

La matinée s’avance gentiment dans les relents cotonneux de nos substances illicites. Je passe à la douche à mon tour, pur moment de plaisir, chaque goutte d’eau provoque une cascade de sensations comme si des milliers de doigts minuscules me massaient — après avoir gobé, la peau est toujours extrêmement sensible — mais je ne m’attarde pas pour ne pas vider le ballon d’eau chaude. J’enfile une tenue détente et je demande à la cantonade si quelqu’un a faim. Je suis apparemment le seul à avoir l’estomac qui gargouille, sans doute une conséquence du décalage horaire. Benji m’invite à piocher dans le frigo.

Je reviens dans le salon et je pose sur la table basse des chips, du poulet, du pain de mie, un pot de mayonnaise, un sachet d’énormes radis ronds, du fromage, la bouteille de canneberge, un couteau, une petite cuillère. Théo a la pitonneuse en main, telle une arme fatale : « on t’attendait pour commander un film — Qu’est-ce qu’il y a ? — On va voir ça », et il se branche sur le canal de vidéo à la demande pendant que je me fais un sandwich.

Dans la liste des films payants, rien ne nous emballe vraiment, alors Théo finit par dérouler le menu des programmes gratuits : « tiens, il y a un truc que tu ne connais pas, il faut absolument que tu voies ça — Qu’est-ce que c’est ? — Le cœur a ses raisons, une série québécoise, ça parodie Les feux de l’amour et ce genre de conneries — C’est bien ? — Ouais, c’est délirant, ah super, la saison entière est dispo, ça te dit ? — Vas-y, je suis pas en état de voir un truc qui demande trop à réfléchir, là » et il envoie le premier épisode. Et je découvre la saga des Montgomery à Saint-Andrews, les ineffables Brett et Brad, les poumons d’acier de Criquette et Ashley, Becky Walters et ses intrigues foireuses, la pauvre Madge, et j’explose de rire quand apparaît le masque déformé de Crystale, façon Ida Lowry qui se serait fait butiner par un essaim d’abeilles en folie.

Les épisodes s’enchaînent et se terminent en apothéose de n’importe quoi sous des monceaux de poutres en carton-pâte. « Déjà fini ? — Ouais, la saison deux est en production, on devrait l’avoir bientôt. T’as aimé ? — Excellent, juste ce qu’il me fallait avant d’aller dormir — Tu dois être crevé — J’avoue que je commence à bien sentir les huit heures d’avion et la nuit blanche. » En moi-même, je sais qu’il est temps de m’abandonner au sommeil, mes yeux se ferment d’eux-mêmes, je titube en me levant pour ranger la nourriture : « laisse faire, on va s’en occuper, va te coucher — D’ac, à plus tard les amis ». Dans le couloir, l’horloge marque midi.

Il est des descentes exactement radieuses.


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vendredi 15 novembre 2019

La fête

En marchant dans la rue Sainte-Catherine, sur la trentaine de mètres qui nous sépare du Stéréo, nous cachons nos réserves. À l’entrée des afters, on est fouillés et on doit vider nos poches, comme à la douane, à l’aéroport. Encore une singularité que je ne peux m’empêcher de comparer aux pratiques françaises. En une décennie de sorties effrénées en club, à Paris ou à Montpellier, je n’ai jamais été fouillé, ni moi ni qui que ce soit d’ailleurs, et pourtant j’étais chargé — et loin d’être le seul.

Ça m’amuse, ces nouveautés. Je m’y plie de bonne grâce. Je suis de toute façon tellement bien déchiré qu’on me demanderait de retourner à la maison sur Mont-Royal chercher n’importe quoi, des clopes ou un paquet de chewing-gums, alors qu’il y en a plein les dépanneurs dans la rue, j’irais un sourire béat plaqué sur la face. J’ai l’impression que la nuit est éternelle, comme chaque fois que je suis sous ecsta. Qu’une infinie tolérance est née au fond de moi, qu’elle m’irradie, que tout est oublié, que seuls comptent la joie de vivre et le plaisir de danser. Et c’est le cas.

Nous n’avons qu’une envie, c’est de retrouver la piste, la musique, le son et la chaleur des autres clubbeurs, les complicités éphémères qui se nouent le temps d’un sourire, d’un regard, d’un geste, et qui parfois se prolongent — et on espère tout haut que le D. J. sera bon. La musique est très importante ; la drogue ne fait pas tout. Quatre-vingts pour cent de la réussite d’une soirée sont assurés par la qualité de la musique. Les vingt pour cent restant par la fréquentation du lieu et par les adjuvants. Si les trois conditions sont réunies, ça laisse des souvenirs détonants.

La file d’attente dans les escaliers semble interminable ; on s’arrête d’abord au vestiaire, à mi-chemin. En haut des marches, les videurs fouillent chaque personne. Mais finalement, ça avance assez vite. Je vérifie une ultime fois que mes bonbons sont bien planqués et c’est mon tour. Je subis une fouille tout ce qu’il y a de plus symbolique. Ça ou rien, c’est pareil. En moi-même je me fais la réflexion que c’est du foutage de gueule. Mais je ne vais certainement pas m’en plaindre, soyons hypocrites, mais non, personne n’a de drogue sur soi, ni en soi — de la drogue ? Pensez donc ! Jamais ma bonne dame, jamais la nuit en boîte, c’est dommageable pour votre beauté.

Nous passons ensuite à la caisse et après une autre volée de marches, c’est la salle, pleine à craquer. Benji me dit qu’à droite, c’est le coin des gays et à gauche, celui des hétéros. Le Stéréo est mixte, mais les genres ne se mélangent pas. C’est une situation que j’avais vécue au Queen. L’effet ghetto. On va au bar, deux bouteilles d’eau, puis aux toilettes, où un autre dealer officiel officie et, dans l’intimité toute relative de la cabine, je (ne) gobe (pas) une autre ecsta.

On se retrouve dans le coin homo et on se laisse emporter par la musique, efficace, joyeuse. L’ambiance est différente d’avec le Parking. Beaucoup de couples. Les garçons ressemblent aux garçons de Paris et d’ailleurs — la mode du clonage gay est universelle. Culte de la virilité, des muscles, des poils, des tatouages. Très rapidement, ils enlèvent tous leurs tee-shirts. Ils dansent torse nu, s’ils le pouvaient, ils danseraient à poil. Ce n’est pas toujours une bonne idée. L’un d’eux m’a repéré. À peu près ma taille mais plus baraqué, brun, pas mal. Il me sourit, me tourne autour. Je danse, je croise son regard. Je suis entré dans le rythme, je l’épouse, je trace mon petit chemin personnel, fluide et léger, solide. Il aime, il capte mes yeux chaque fois que je me retrouve face à lui, les emprisonne. J’esquisse un sourire. Alors, il retire son haut. Pour me montrer à quel point il est bien bâti. Un puissant fumet de sueur marinée me viole les narines. Le charme est rompu. Net.

Je m’arrête de danser, j’avale une gorgée d’eau, souris à nouveau. Je fais le signe à Benji de tirer sur une cigarette imaginaire. Il approuve et nous quittons la piste en direction du fond de la salle où une porte donne accès aux escaliers de secours, à l’extérieur. Les fumeurs se retrouvent là. « T’avais une touche avec le joli brun — Oui, mais il pue grave, une infection » et Benji de se fendre la pipe : « comment tu sais ? — Il s’est désapé, putain il aurait jamais dû, il s’est pas lavé, pas possible autrement — Dommage — Je sais, mais ce genre d’odeur, c’est vraiment pas mon truc. »

On fume tranquillement notre cigarette. Les gens vont et viennent, s’asseyent parfois maladroitement, manquant de s’étaler sous l’emprise de la non-drogue. On pourrait arguer que c’est l’alcool, mais les afters n’en vendent pas. Il y a des parfums d’herbe. On regarde nos montres, le jour commence à poindre, déjà. Je sens la fatigue affleurer, malgré les vitamines mes mollets tirent : « on reste encore une petite heure et puis on rentre ? — C’est comme tu veux, mon beau ».

En une toute première fête, Montréal s’est offerte.


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vendredi 8 novembre 2019

Le tourbillon

La fréquentation de la rue Amherst se modifie subtilement. Tout d’abord déserte, elle se peuple peu à peu. Une faune étrange, une créature, une autre. Nous approchons du Village, c’est palpable, on ne croise presque que des garçons. Soudain, le carrefour avec Sainte-Catherine et la foule, le bruit. La rue vibrionne. Les gens sont habillés pour la fête, par petits groupes ils s’attendent, s’interpellent, rigolent, des voitures, les néons hurlent des couleurs de promotion, des restaurants, des boutiques, les dépanneurs sont ouverts — la vie.

Benji me désigne un attroupement devant une enseigne que je distingue mal, de l’autre côté du boulevard. Nous traversons. Les portiers nous souhaitent une bonne soirée. Nous filons au vestiaire où nous nous acquittons de l’entrée en même temps que nous confions nos vestes pour une somme très raisonnable. Avant d’accéder à la piste, un videur nous appose un coup de tampon à l’intérieur du poignet. Il est un peu plus de minuit, la salle est presque pleine, la musique pulse, les gars sont beaux, musclés. Sur la piste, les danseurs sont en sueur.

On se dirige vers le bar et Benji commande deux bouteilles d’eau, puis nous avançons vers le fond de la boîte. « Veux-tu visiter ? — Allons-y. » À gauche, juste avant les toilettes, se trouve une volée de marches qui mène à une espèce de mezzanine surplombant la piste. Dans un coin, une porte, un sas, et nous débouchons sur une terrasse extérieure, tout en longueur, pleine de parasols, de tables et de fauteuils. La nuit est fraîche mais l’ecsta est montée et je n’ai pas froid. Les gens discutent, nous allumons une cigarette et à côté de nous, des mecs roulent un joint. Les haut-parleurs diffusent un mix en sourdine, l’atmosphère est paisible, très chill-out. Esprit rave en club, j’hallucine. Inconcevable à Paris.

« Au fait, il y a une autre salle au sous-sol — Une autre piste ? — Oui, c’est différent — On va voir ? — Okay, mais avant, je vais faire un stop aux toilettes, prendre une petite pilule » et nous redescendons en file indienne, la salle s’est encore remplie, on circule plus difficilement. J’attends Benji. Un mâle au crâne rasé se tient contre le mur en face de moi, il me dévisage et s’approche avant que j’aie compris : « Si t’as besoin d’ecsta, speed, quoi que ce soit, tu me dis, j’ai tout ce qui faut », j’ouvre de grands yeux, j’acquiesce, éberlué de constater à quel point la came est en vente libre. Quand Benji sort, je lui raconte l’anecdote et sa réponse me laisse tout aussi pantois : « bien sûr, c’est le dealer de la boîte ».

La salle du bas est un bar indépendant dont l’accès est filtré par un autre videur qui contrôle nos tampons. Ceux qui paient l’entrée de la boîte peuvent y aller mais les clients du bar, dont l’entrée doit être gratuite, ne peuvent pas monter. On ne s’attarde pas ; la musique est très moyenne, du mauvais disco, peu de lumières, une zone backroom, un billard. On a envie d’une autre ambiance. Dès qu’on revient dans la boîte, la chaleur de la foule en transe et le titre qui passe, bien techno funk, nous aimantent vers la piste.

Nous sommes des danseurs, Benji et moi. Nous aimons danser et nous dansons bien. Dès que nous nous mettons à bouger, en une seconde, nous le comprenons. Nous ne sommes pas spectaculaires, acrobatiques, exhibitionnistes. Nous sommes de ceux qui ont le rythme, qui donnent le rythme. Les plus rares. Notre rythme est instinctif, naturel, et nous découvrons qu’en plus, il est complémentaire. Je ne danse pas comme lui, il ne danse pas du tout comme moi, nous dansons très bien ensemble.

Nous dansons ensemble et les autres autour ont tendance à se caler sur nous, à nous laisser de la place pour bouger. Ils s’inspirent de notre rythme. C’est un nouveau lien de complicité entre nous. Ça nous fait sourire, nous sourions, nous avons un sourire fendu d’une oreille à l’autre. On est aux anges d’être enfin réunis sur une piste, et de constater qu’effectivement, on s’entend vraiment jusque dans notre façon de danser et, par extension, de gérer la fête. Nous faisons la fête pareil. Pas uniquement pour nous défoncer. Plutôt pour jouir de la musique. Danser et jouir de danser.

Les ecstas sont très bonnes, les titres deviennent de plus en plus technos et le D. J. chauffe la salle à blanc. Le temps s’évapore comme pétillent les bulles de champagne. Puis, la piste commence à se vider. Benji me glisse à l’oreille que c’est le moment de changer d’endroit. À Montréal, les boîtes ferment à trois heures, l’heure des afters. On sort heureux, avides de continuer. Sur le trottoir, il avise un type qui propose des billets à tarif réduit pour le Stéréo.

Le tourbillon nocturne me rend fou de cette ville.


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vendredi 1 novembre 2019

L'instant

C’est par pure politesse que Benji me demande si je ne suis pas trop crevé et si je souhaite réellement sortir ce soir. La nuit est tombée doucement, nous grignotons, je n’ai pas vraiment faim et je sens que malgré tout, malgré l’excitation, j’accumule six heures de décalage horaire et huit heures d’avion. Mais il n’est pas question d’attendre plus longtemps, je brûle d’impatience de connaître les nuits montréalaises. Mes dernières virées en club à Paris remontent à une éternité et, depuis des mois et des mois, Benji me fait saliver.

Il m’a tout raconté sur la façon dont ça se passe et comment il appréhende les sorties. Sur ce sujet-là aussi, nous sommes sur la même longueur d’onde. Nous aimons les boîtes, les raves, la musique, la danse et les bonbons qui vont avec, de la même manière : récréative. Parce que nous savons ce qu’il en coûte, après. Évidemment, nous avons eu notre période découverte pendant laquelle nous nous adonnions à la grand-messe techno, où il nous fallait avec beaucoup de difficulté nous raisonner pour ne pas sortir et nous défoncer tous les week-ends. Nous avons vécu la même chose.

Cette période-là est révolue. En même temps que le reste de nos vingt ans, et une bonne partie des trente — ô jeunesse. Nous avons fini par admettre qu’il est vain d’espérer le plaisir dans l’abus. Que de la fuite dans l’abus, il n’est que douleur. Mais que la douleur est aussi un rempart contre l’addiction. Une alarme que nient les toxicomanes. Ce faisant, ils génèrent une brûlure plus grande qu’ils s’évertuent à étouffer dans les mirages de la chimie. Et ainsi de suite.

Pourtant, la reconnaître, l’accepter, en prendre soin même, comme on cultive une plante fragile, c’est une assurance de vie, de survie. Le jour où, dans l’explosion stridente des soleils stupéfiants, on perçoit la voix de la douleur est le premier jour de la dé-toxico-manie, d’un rapport adulte à la drogue. Ce jour-là, j’ai définitivement compris qu’un usage ponctuel, festif, reste un usage plaisir. Et qu’un usage maniaque, mécanique, est un usage souffrance.

Mais ce soir n’est que plaisir. À peine avons-nous fini de manger — d’expérience, il vaut mieux éviter de se doper totalement à jeun — que Benji s’installe dans le canapé et lance un « apéro time » qui sonne l’heure des agapes. Il étale sur la table du salon notre épicerie, fait le partage des bonbons et des fioles de special K que je vais goûter pour la première fois. J’adore les premières fois. Benji me faisait pleurer de rire quand il lui arrivait de sniffer un peu de kétamine. Il se foutait à poil devant sa caméra et racontait des bêtises à n’en plus finir. La poudre me pique les narines.

Théo nous sert les kirs qu’il a préparés et nous trinquons. Nous trinquons et, tout en bavardant joyeusement, je roule un joint parce que je vais quand même aussi goûter tout de suite cette belle skunk qui sent si bon. Benji me regarde rouler mon pétard et tirer une première taffe : « tu vas fumer avec le K ? — Oui, pourquoi ? — Sais pas, attends un peu de voir quel effet ça fait — T’as raison » et brusquement mon cœur est dans mon cerveau, il pulse des vagues qui brouillent ma vision, je tangue et j’ai chaud, la pièce vacille et les meubles s’éloignent puis reviennent, le présentateur télé parle martien, je ne comprends plus les images : « holà ! C’est puissant ce truc ! — Te l’avais dit, c’est bon hein ? — Génial, ça fait un peu comme du poppers, en beaucoup plus fort » et Benji s’esclaffe, et Théo rafle la fiole et se la colle sous le nez : « moi aussi, veux du truc puissant — T’en prends encore ? — Mais j’en ai pas pris, bande de trognasses, vous m’avez juste pas attendu ! — Oh, désolé mon chéri » mais Théo n’écoute plus, il s’envoie son K et Benji et moi trinquons de plus belle.

Et de kirs en K, la soirée avance. Il est déjà vingt-trois heures quand Benji me propose de prendre une douche avant de me changer. La kétamine provoque des distorsions de temps. Les heures sont passées à toute vitesse, et la première fiole est vide. Je ne suis pas très stable sur mes jambes, mais je parviens à me préparer rapidement.

Théo ne nous accompagne pas, il préfère jouer sur sa console vidéo et mater des bites sur Internet. Avant de quitter la maison, Benji gobe un demi-speed blanc et moi une ecsta bleu électrique. Nous avons nos réserves dans une poche, nos chewing-gums dans l’autre, on est beaux, on est gentiment déchirés, on peut sortir. Le Parking nous attend, et plus tard le Stéréo. Nous traversons le plateau Mont-Royal et nous descendons à pied vers le Village.

Dans l’air vif de la nuit, je respire l’absolu de l’instant.


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vendredi 25 octobre 2019

Les auspices

La complicité que nous avons entretenue Benji et moi pendant ces longs mois d’échanges en vidéo est intacte. C’est comme si nous nous étions toujours connus, comme si nous ne nous étions jamais quittés. Dans sa voiture, sur le trajet entre l’aéroport et la maison, pendant que je découvre Montréal, la conversation roule simple et fluide, naturelle, et je sens une joie profonde à me trouver là, avec lui, chez lui, sur ce continent qui provoque toujours en moi cette même émotion. C’est un sentiment unique, que je n’éprouve qu’en Amérique du Nord. C’est le plaisir d’être avec mon ami, bien sûr, mais c’est plus que ça. Je suis allé trois fois aux États-Unis — deux fois à New York, une fois à San Francisco — et à chaque fois, j’ai ressenti la même chose. Une impression de possible. Que tout est possible. Que la liberté est dans chaque molécule d’air, elle est ambiante, on la respire par tous les pores, elle sent bon, on en a le goût sur la langue, piquant, excitant, addictif. Ce n’est qu’un sentiment, évidemment — on n’y est guère plus libre qu’ailleurs et, sous bien des aspects, parfois même beaucoup moins — mais c’est tout de même un choc, une vague qui dilue mes certitudes étriquées. C’est indéfinissable et tangible à la fois. Puissant, irrésistible. Je comprends, je sais pourquoi tant d’Européens succombent à son emprise vénéneuse. Vastitude et insouciance, vigueur et arrogance, l’Amérique hypnotise et effraye, enivre et révulse. Nul n’y est indifférent. Je suis de ceux qui en ont la nostalgie. Je suis de ceux qui l’ont manquée et ne s’en remettent pas. Une écharde au cœur, une utopie rangée dans le tiroir des regrets, un désir tout entier contenu dans cette réflexion spontanée que je fais à Benji, alors que nous circulons dans Montréal : « je rêve ou c’est le deuxième terrain vague que je vois ? », je ne rêve pas, il y a bien des terrains vagues en plein centre-ville — quelque chose d’inimaginable à Paris, ils ne sont vagues qu’à la suite d’une démolition et dans le court laps de temps qui précède la reconstruction.

Théo nous accueille. Il ne travaille pas ce vendredi. Il est suisse, venu au Québec terminer ses études il y a une dizaine d’années et s’y est installé depuis. C’est un gars longiligne, anguleux, tout l’inverse de Benji. D’un abord pas évident, plutôt acerbe. Je flotte sur mon petit nuage, je ne m’inquiète pas. Je déballe rapidement de ma valise les produits que Benji m’a demandé de lui apporter, du vin, des cigarettes, plus quelques cadeaux. Je m’installe dans ma chambre. Il est déjà près de dix-sept heures, il me demande si je veux l’accompagner à l’épicerie du coin. Je découvre la rue Mont-Royal au mois de mai. Le temps est magnifique, l’atmosphère est douce. Les rues adjacentes sont tout habillées d’arbres qui forment des voûtes d’ombre. Les escaliers extérieurs qui desservent les étages dessinent des perspectives métalliques. Je le suis dans les boutiques, les sens saturés par un flot de différences. Le mode de vie est similaire à celui que j’ai connu aux États-Unis, le supermarché un clone de supermarché américain, à ceci près que les emballages sont en français et en anglais. À la caisse, j’entends cette langue que j’ai du mal à comprendre. Benji a évidemment l’accent québécois mais avec moi, il l’estompe. Il possède la faculté de s’adapter à son interlocuteur. Là, c’est mon premier contact sans filtre et j’aspire chaque intonation. Je me promets d’affûter mon oreille aussi vite que possible.

En sortant, je lui pose la question qui me taraude depuis que j’ai débarqué. Des années que je ne suis pas sorti en club, des années que je n’ai plus gobé, c’était l’un de nos sujets de conversation favoris, à Montréal la fête est facile, la dope accessible, on avait convenu qu’il passerait commande : « tu penses qu’on aura nos bonbons pour ce soir ? — Mais oui, Gab doit passer tout à l’heure — Il aura tout ? — Oui, il a même réussi à avoir ton pot ». Le pot, c’est l’herbe et c’est finalement ce qu’il y a de plus difficile à trouver, mais j’avais insisté, en descente, il faut que j’aie de quoi fumer. Mon petit nuage s’élève de quelques mètres. Je sautille sur place et Benji sourit de me voir si impatient. Quand on rentre à la maison, Théo nous dit que Gab est passé pendant notre absence. Tout a été livré.

Les auspices sont cléments qui préludent aux gaietés.


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vendredi 18 octobre 2019

L'amitié

De tous les voyages que j’ai déjà pu faire, ce vol vers Montréal est sans doute le plus excitant qu’il me soit donné de préparer. J’ai beaucoup voyagé dans ma vie, je suis né à l’étranger. J’ai pris le bateau et l’avion dès mon plus jeune âge — l’avion est banal pour moi, un véhicule aussi évident que la voiture ou le train. J’ai l’impression de me retrouver dix ans en arrière, quand je suis allé passer trois semaines à San Francisco ; sur le moment, et même jusqu’à l’arrivée à l’aéroport, je fais mes bagages, je suis heureux, je pars, j’ai des nuages dans la tête, je ne pense à rien d’autre qu’à l’aventure. Mais deux heures avant d’embarquer, la réalité refait surface et me submerge d’un coup. Oui, je suis libre, sans mec, totalement libre de faire ce que je veux. Oui, j’ai vingt-huit ans, je suis mignon et je compte bien sur mon charme de petit Français pour me faire des amis. Mais je serai seul dans un pays inconnu dont je parle mal la langue, et je n’ai réservé que trois premiers jours d’hôtel. Brusquement, je ressens de l’angoisse, je veux tout annuler.

Cette fois-ci pour Montréal, pas d’inquiétude de cet ordre, juste une légère appréhension. La situation n’est pas exactement la même. D’abord, le Québec est francophone. En cas de pépin, je me dis que c’est rassurant, ça devrait faciliter les choses. Ensuite, je ne pars pas totalement à l’aventure, je suis attendu, je vais chez des amis. Mais comme ce ne sont pas encore vraiment des amis, je ne les ai jamais fréquentés autrement qu’en vidéo, je ne peux empêcher mon Je intérieur d’émettre des doutes, ne serait-ce que pour la forme. Et si finalement on ne s’entend pas ? Quinze jours de plaisir, ça file à toute allure, quinze jours de galère, c’est long. Au pire, je trouverai bien un hôtel et j’essaierai quand même de profiter du séjour. Pendant le vol, mes craintes se dissipent, je suis captivé par ce que j’aperçois à travers le hublot, d’abord les contours de Terre-Neuve, puis les côtes de la Gaspésie, l’embouchure du Saint-Laurent, Montréal enfin, l’avion vire sur ses ailes, le stade olympique se dresse, blanc, majestueusement convexe, on atterrit.

Dans la file d’attente, l’excitation me prend. Ça y est, j’y suis, je vais enfin rencontrer Benji. Depuis le temps qu’on bavarde sur Internet à raison de trois ou quatre heures par semaine, j’ai l’impression de le connaître depuis des années, notre complicité est réelle, elle s’est forgée à l’aune de notre vision de la vie, de notre goût pour le clubbing, la fête et les substances illicites. Quand on s’est rencontrés, je ne sortais plus à Paris depuis environ cinq ans. Pendant mes années de fuite en avant, quand je refusais encore de considérer l’ogre alors que je savais qu’il m’avait repéré, je me suis dispersé, j’ai voulu me réchauffer aux stroboscopes des belles heures de la house et de la techno, de la transe et de la Goa, sous l’emprise des premières ecstas, celles qui alors coûtaient trois cents francs la pilule et duraient toute la nuit. Ensuite, les prix sont tombés à cent francs. Aujourd’hui, le prix oscille entre cinq et dix euros. Mais il en faut trois pour tenir jusqu’à six heures, quatre si on veut pousser jusqu’à neuf heures. Ce n’est pas qu’une question d’accoutumance, puisque ceux qui en prennent pour la première fois aujourd’hui n’en ressentent pas les effets pendant plus de deux heures. En fin de compte, ça revient au même, question fric.

Arrive mon tour de passer devant le douanier, qui est une douanière. Elle formule les questions idiotes que posent les gabelous : « vous allez chez qui ? — Chez des amis — Vous les avez connus comment ? — Heu… », la poisse, je manque de bafouiller, je sens que mes joues chauffent, je ne peux absolument pas répondre sur Internet, je sais instinctivement que ça ne passerait pas : « par des amis communs » débité-je rapidement. Elle semble satisfaite, tamponne mon passeport, gribouille ma carte de déclaration et laisse tomber un froid « bon séjour ». J’expire discrètement, je touche au but. Je récupère mes bagages, je donne la carte aux autres agents — plutôt indolents — qui forment le deuxième barrage de contrôle et je passe le sas du hall où les voyageurs sont attendus. Benji est là. On se reconnaît au premier coup d’œil.

Un parfum d’amitié transgresse l’agora.


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vendredi 11 octobre 2019

La catastrophe

Flo sent l’excitation couler dans ses veines, pincer son cœur. Sur les photos du site, tête carrée, yeux bleus, barbe de trois jours, son correspondant suinte le mâle. Après quelques échanges convenus, il lui signale, direct, Je suis déf. Ils conviennent de l’heure du rendez-vous. Le gars n’habite pas si loin mais en métro, Flo doit faire trois changements pour éviter un long détour. Pendant le trajet, Patrick lui envoie un SMS pour le prévenir qu’il est sorti faire une course et qu’il aura un quart d’heure de retard. Flo devine qu’il est allé voir son dealer, il a le temps de griller deux cigarettes en l’attendant.

Il pressent une soirée mémorable en le voyant descendre de sa moto et s’avancer. Lourd, balèze, le vice affiché sur un demi-sourire, Ça va ? — Ça va, et ils montent à l’appartement. La porte-fenêtre du salon est brisée. La veille, il s’est engueulé avec son mec qui, dans sa rage, a envoyé un haltère dans la vitre. L’instrument a atterri dans la rue, une chance que personne ne se soit trouvé là au même moment. Il lui raconte ça tout en lui proposant quelque chose à boire et pose sur la table du salon, avec deux bouteilles de coca, une petite coupelle remplie d’un liquide transparent, légèrement visqueux, Ça te dit du GHB ?, et Flo n’hésite qu’une seconde avant de répondre Okay, il n’en a pris que deux fois, et les expériences ont été frustrantes, il n’a pas senti grand-chose, parce qu’à chaque fois il avait demandé au gars qui lui en proposait de le faire léger.

Cette fois, il ne donne pas de consigne, ils trinquent, boivent, Patrick lui dit de se mettre à l’aise, et sort une drôle de pipe en verre, Le Crystal, tu connais ? — J’en ai entendu parler, mais j’ai jamais testé, c’est dangereux ce truc — Mais non, tu vas voir, ça détend bien. Il prend dans sa poche un sachet plastique qui contient une boule blanche de la taille d’un pouce dont il sépare un petit bout qu’il insère dans la pipe. Il la chauffe avec son briquet avant de l’allumer. Il tire une taffe et une fumée âcre se répand dans la pièce. Il en tire une deuxième et tend la pipe et le briquet à Flo, Maintiens-la bien droite et légèrement relevée et chauffe doucement le culot quand tu tires. Flo n’a jamais fumé comme ça, c’est tout sauf pratique, mais il s’exécute, la fumée est froide et fade, écœurante, il l’aspire profondément, il recherche des sensations.

Il a pourtant bien bourlingué et la drogue, il connaît, les ecstas, les acides, la fume, la coke, les speeds, c’est terrain archiconnu. Mais ça, pour lui, c’est nouveau. Il a lu des tonnes de trucs sur le sujet, le GHB et le Crystal, qui provoquent un état de désinhibition totale et surtout le Crystal, une dépendance quasi immédiate. Mais ce soir il s’en fout. Il veut du nouveau et il dégomme la voix intérieure qui hurle qu’il est complètement taré de se laisser aller avec un inconnu à prendre des dopes qu’il ne maîtrise pas.

Affalé dans son fauteuil, Patrick recharge la pipe, Alors comment tu trouves ? — Bof, je sens pas trop — Si tu veux, j’ai de la coke, peut-être que t’aimeras mieux, et Flo qui ne sait pas résister à la cocaïne acquiesce franchement, Ah ouais, ça je veux bien, et ils se rendent à la cuisine où Patrick ouvre un placard, sort un autre sachet rempli de poudre caillouteuse, Tu sais faire des lignes, toi ? Moi ça me gave — Pas de souci, et Patrick se décongèle des ailes de poulet qu’il avale entre deux rails pendant que Flo s’affaire, Je sais pas comment tu fais, je peux pas bouffer avec la came — Aucun problème pour moi, et ils reviennent au salon, le portable de Patrick sonne, un pote qui veut passer, Ça te dérange pas ?, de toute façon, il a déjà dit oui à son ami et se refait une pipe, T’en veux ? — Non, je vais plutôt reprendre un peu de G — Vas-y sers-toi, et Flo se met à fantasmer sur une possible méga partie à trois en avalant son deuxième coca-GHB, même s’il commence à avoir des doutes sur la suite de la soirée, ils avaient convenu d’un plan direct et Patrick ne l’a toujours pas touché, il parle sans arrêt, raconte en boucle sa baston avec son copain et chaque fois que Flo fait une tentative, il esquive en proposant plus de dope, Comment il est ton pote ? — Canon, tu vas voir, il va te plaire.

Maroon est effectivement beau, brun typé oriental, un Libanais d’après ce que comprend Flo, très sympa, il se sert un grand verre de coca-GHB et tire à son tour sur la pipe de Crystal, qui tourne entre les trois garçons, Flo ayant décidé de continuer à fumer puisque les effets ne lui paraissent pas probants, il ressent plus la coke qu’autre chose même s’il commence à comprendre que la défonce fait son œuvre et qu’il a de moins en moins les idées claires et de plus en plus envie de baiser, il se ferait une chèvre, ou un bouc plutôt, mais les deux autres ne répondent pas à ses avances et Maroon en profite pour glisser qu’il revient d’un plan et qu’il s’est déjà vidé les couilles. Patrick propose alors d’aller dans sa chambre et Flo pense qu’ils vont peut-être passer aux choses sérieuses mais il s’installe à son ordinateur et commence à surfer sur des sites de cul en branchant ses contacts, Maroon va et vient entre le salon et la chambre, refait une pipe, Flo se défroque, s’allonge sur le plumard, demande à plusieurs reprises à Patrick d’aller prendre sa douche, s’approche de l’ordi, fait mine de fermer les fenêtres des sites, mais Patrick l’en empêche, râle et lui suggère de sucer Maroon, qui se laisse faire mais ne bande pas.

Flo s’impatiente, la came est montée, il a des envies dingues de baise, ça devient obsessionnel, et plus il manifeste ses envies moins les deux mecs semblent disposés à vouloir baiser, Patrick reste scotché devant son écran, Maroon fume sa pipe et boit son G et au bout d’une heure de ce manège, ils finissent par dire à Flo qu’ils peuvent le ramener chez lui, ou plutôt que Maroon peut le ramener, parce que Patrick est trop déchiré pour faire autre chose que zoner sur l’ordi.

Flo revient à la charge encore une ou deux fois, Prends ta douche — Oui, plus tard — Tu veux pas prendre ta douche ?, ça va te détendre — Oui, non, si tu veux Maroon te ramène dans le centre, on remet ça à une autre fois — Tu préfères surfer sur tes sites ? — Là, oui, j’ai pas envie de sexe, c’est pas toi, t’es très mignon, Maroon ?, tu peux conduire Flo dans le centre ?, et Flo finit par capituler malgré les vagues d’excitation qui le font suffoquer, les deux garçons ne sont pas dans le mood, il n’en obtiendra rien. Il se rhabille, chancelant, demande à ce que Maroon l’amène au sauna, le seul qui soit ouvert en ville toute la nuit, se refait une ligne de coke, Tu m’en laisses quand même un peu ? — Ouais, t’inquiète, se ressert un verre de coca-GHB et rejoint Maroon qui l’attend dans la voiture au bas de l’immeuble, en essayant de ne pas se vautrer dans l’escalier qui tangue bizarrement. Ses pensées tourbillonnent, quel con ce Patrick, looser, espèce de camé à deux balles, et tout en conduisant Maroon compatit, C’est pas cool de la part de Patrick de faire venir des mecs pour rien, comme ça, et de rester derrière son ordi
— Ouaip, pas cool — T’es sûr de vouloir aller au sauna ? T’es bien défoncé — Oui — Tu devrais plutôt rentrer chez toi, mais bon, comme tu veux, fais gaffe quand même, et les lumières de la ville déserte et humide vrillent et dégoulinent et se mélangent à l’asphalte.

Flo laisse échapper un profond soupir. Il ouvre les yeux, la voiture est garée, toutes portes fermées, sa tête tourne, ses gestes sont lents et saccadés, ses mains tremblent et dans le rétroviseur, ses pupilles sont dilatées comme jamais elles ne l’ont été auparavant, il a du mal à coordonner ses mouvements, un passant dans la rue le regarde se débattre avec la portière qu’il n’arrive pas à ouvrir, il finit par y arriver, sort, la fraîcheur de la nuit le calme un peu, il tremble, fouille dans ses poches à la recherche de son paquet de cigarettes, s’en allume une, fouille encore, trouve le portable, ses yeux n’accommodent pas, il galère pour repérer le numéro de Patrick, Allô ? Qu’est-ce tu fous, descends, je t’attends dans la bagnole — Flo ?, mais t’es où ? — Dans la bagnole, je te dis, descends, je t’attends, là, et au bout de cinq minutes, c’est Maroon qui se pointe.

Ben alors ?, on devait aller au sauna — Flo, calme-toi, viens, rentre dans la voiture, et Maroon ouvre les portières et ils s’assoient tous les deux, Flo a la bouche terriblement pâteuse, il a un mal fou à articuler, Je comprends rien, pourquoi on est encore là ? — T’as fait un G-hole, mon beau — Quoi ? Comment ça ? — Oui, un G-hole, un trou noir, un coma, ça fait deux bonnes heures que t’es dans la voiture — Tu déconnes ? — Non, regarde, il est presque cinq heures et quand on est partis tout à l’heure il était à peine deux heures, on a été jusqu’au sauna et quand je me suis garé, rien à faire, t’as plus voulu descendre de la voiture — Je te crois pas — Regarde ta montre, en plus t’as vomi, t’étais pas bien, on a même croisé les flics qui nous ont matés, j’avais peur qu’on se fasse arrêter 
— Putain ! — Ben ouais, on est revenus ici, j’ai fermé la voiture et je t’ai laissé dormir, de toute façon, tu voulais plus bouger.

Sur la veste de Flo, quelques restes de bave, pas grand-chose, pas un gros vomi, et les aiguilles de sa montre attestent de la véracité des propos de Maroon, Je suis désolé — Pas de problème, ça arrive, je crois que t’as un peu trop forcé sur le G — Apparemment, oui — Bon, je t’emmène où ? — Châtelet, je vais me démerder — Tu vas pouvoir rentrer ? — Ouais, je vais marcher un peu, ça va me faire du bien — Okay, allons-y, et Maroon le dépose sur la place quelques instants plus tard. Flo respire un grand coup l’air du matin, s’allume une autre cigarette, exhale la fumée et se remet rétrospectivement à trembler en pensant à ce qui aurait pu lui arriver au sauna dans un état pareil.

L’inconscient à la catastrophe oppose de séditieux remparts.


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vendredi 4 octobre 2019

Le pari

Stéphane et moi ne sommes pas toujours d’accord sur tout, mais sur ce point-là nous communions. De cette communion des âmes perdues, qui se savent perdues, qui connaissent leur échéance, et qui décident que rien, plus rien, ne leur fera perdre une miette d’existence. Bien que, malgré tout, des miettes se perdent encore. Il en va ainsi de la vie. Même ambulancée, suspendue, échéancée, quoi que l’on fasse, les futilités nous envahissent. On a beau se jurer de ne plus laisser le grand maelström nous étourdir, d'aller droit à l’essentiel, de vivre pour vivre, à cent pour cent, sans plus rien gaspiller, on gaspille toujours. On continue de se laisser aller. Le découragement pour des broutilles nous submerge régulièrement, le stress nous surprend, rien ne change fondamentalement. Et ce n’est peut-être pas plus mal. La quotidienneté des choses, c’est la vie aussi. C’est le vivre du travail, des relations sociales, de la famille, des problèmes auxquels on fait face comme tout le monde qui nous maintient. Et c’est là le versant vicieux d’un gyrophare efficace. Il donne à penser qu’on peut aller, qu’on doit aller de l’avant, comme avant.

J’ai envie de vivre, dis-je sans cesse à mon ami, j’ai envie de vivre pour moi. D’être égoïste. De voyager. De partir. De m’installer ailleurs, peut-être. Pour tout recommencer, sans rien oublier. J’ai envie de profiter de tout ce dont je peux. Stéphane me soutient, mais il est confronté aux mêmes paradoxes que moi, il sait que tout est désormais plus compliqué.

Depuis que mon père est mort, depuis que j’ai éprouvé — moi qui ne lui ai jamais dit je t’aime — l’indicible douleur de cette perte, qui n’était pas la première puisque j’ai déjà enterré des êtres proches, mais qui fut sans doute la plus déchirante, depuis ce jour, je ne peux plus vivre pour moi et uniquement pour moi. Je ne peux pas être cet égoïste que je voulais devenir quand je savais qu’il allait mourir. Ma situation familiale m’en empêche, je ne sais pas abandonner ceux que j’aime. Ils sont peu nombreux, c’est vrai, je n’aime pas tout le monde. Mais je ne peux les abandonner cyniquement au prétexte que je suis ambulancé. Je sais bien que certains ont tout laissé tomber, sont partis, ont disparu. L’abandon ne fait pas partie de ma personnalité. Je ne suis pas un salaud, je ne peux me résoudre à l’être. Mais je veux garder une part de vie pour moi.

Stéphane m’écoute lui raconter ce qui est en train de m’arriver. Sur un site de salons vidéo où se rencontrent par affinités des gens du monde entier, je suis entré en contact avec une personne étonnante. Je traîne sur ce site Internet depuis près d’un an, au sein d’une petite communauté qui se fréquente aussi parfois dans la vie réelle. Aucune amitié ne s’est encore construite, uniquement des relations avec qui je prends plaisir à dilapider du temps.

Un jour, dans notre salon animé, déboule Benjamin. Un Québécois tout en repartie, le sourire dans les gênes. Il commence par me draguer, sans trop y croire. Très vite, nous entamons de longues discussions et ça m’amuse de constater qu’on se rencontre alors même que je projetais de me rendre au Québec dans un état d’esprit identique à celui que j’avais il y a dix ans, lorsque je m’étais rendu à San Francisco tout seul, sur un coup de tête. Le courant passe bien entre nous. Je lui parle du voyage que j’envisage au printemps. Il m’invite, me présente Théo, son compagnon, son « chum », je suis le bienvenu chez eux. Stéphane m’assure que je serais bien bête de ne pas saisir l’occasion. Découvrir un pays en étant hébergé, c’est bien plus intéressant que de le faire en séjournant à l’hôtel. J’ai encore des craintes. Pas facile de passer quinze jours chez des gens qu’on connaît à peine. Quelques heures de dialogue sur le Net ne suffisent pas à se forger un véritable sentiment.

Quel doux pari suppose le choix d’un nouvel ami.


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vendredi 27 septembre 2019

La nausée

Je n’ai pas mon pareil pour masquer l'essentiel alors que je peux simultanément passer pour un gaffeur, incapable de tenir sa langue. Depuis que je me suis équipé du gyrophare, je m’y suis habitué. On s’habitue à tout il est vrai, à des années d’assistance ambulancière compris.

De fait, je n’y pense quasiment plus. J’ai choisi, dès que l’ogre s’est pointé, de ne pas en parler ; c’est un élément de ma stratégie du mépris, une stratégie du non-dit. C’est étrange, je n’aime pourtant pas les non-dits. Je suis un farouche partisan de la franchise, fut-elle blessante. Je me plais à penser que toutes les vérités sont bonnes à dire, particulièrement celles qui ne le sont pas. Mais cette vérité échappe à ma règle. Je ne la cache pas dans le mensonge ou l’hypocrisie. Je ne prétends pas le contraire de ma situation. Je la tais, simplement. Je l’oblitère, je l’omets. Elle nourrit ma névrose du silence.

Ce jour-là, parce que j’ai besoin de me changer les idées, j’appelle Stéphane, l’une des rares personnes de mon entourage à qui je peux me confier, avec qui je peux tout évoquer et pas seulement cet ogre et ce gyrophare que j’ai embarqués dans ma vie. C’est un autre ambulancé. En fait, nous avons été ambulancés ensemble. Ça crée une certaine complicité : « et toi, ton gyrophare, il est comment ? — Un beau jaune à pois verts, d’enfer ».

Nous nous donnons rendez-vous et je poursuis mon chemin le long du musée. Au coin de Beaubourg, à gauche, c’est l’entrée de la vieille ville, un passage étroit, presque piéton et à cette heure-ci de toute façon, envahi de piétons. Je marche tranquillement, il y a du monde aux tables à l’entrée du bar, mais il reste des places. Je prends une bière, je m’assieds et j’allume une cigarette. Le geste est instinctif depuis des lustres. Compulsif, irrépressible. La cigarette est ma plus grande faiblesse. Une ogresse, une délicieuse amie qui me détruit sans bruit, une divine amante qui me croque al dente. J’en raffole alors que je devrais, aujourd’hui plus que jamais, m’en débarrasser sans regret.

À quoi bon lutter contre un ogre alors que dans le même temps on invite une ogresse à vous grignoter ? Comment ne pas remettre immédiatement ce geste en question quand on vous annonce qu’un homme en pleine force de l’âge, non-fumeur depuis plus de trente ans, va mourir d’un cancer du poumon ? Le vice ? Le goût du jeu ? La folle inconscience du sentiment d’éternité que procure la vie quand tout semble bien aller ? Lorsque mon ami me rejoint, je lui annonce que cet homme que j’aime profondément, que cet homme que j’ai appris très tard à apprécier, avec qui j’ai eu tant de mal à m’entendre pendant si longtemps mais qu’aujourd’hui je comprends, cet homme, mon père, est donné pour mort. Il ne le sait pas encore, mais il est déjà condamné. Son ogre à lui, il l’a couvé longtemps. Il l’a laissé grandir parce qu’il n’a pas voulu le regarder en face. Il ne l’a jamais admis. Et l’ogre l’a dévoré. Et quand la souffrance est survenue, plus aucun gyrophare ne pouvait éclairer son chemin.

Mon père se meurt au moment où je commence à l’aimer pour ce qu’il est, à l’accepter avec ses défauts et ses qualités, au moment où je commence à apprivoiser mon assistance ambulancière, au moment où j’ai réussi à l’intégrer à mon quotidien et qu’elle se fait si discrète que je n’ai pas besoin d’en faire état à qui que ce soit d’autre qu’à cet ami qui vit la même chose que moi, au moment où j’entrevois une lueur d’espoir, celle qui me permet de croire que l’ogre restera aveuglé par le gyrophare et que je vais pouvoir continuer ma course tant bien que mal, juste à ce moment-là, mon père, ce sportif qui menait une existence des plus saines meurt anéanti par un ogre sournois, implacable.

La nausée de l’existence est un foudroiement de l’âme.


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vendredi 20 septembre 2019

Le combat

On l’eût dit jetée avec dédain, seule au fond de la boîte aux lettres, comme si effaré le facteur en avait su la teneur ; l’enveloppe est le signal que l'ogre gagne du terrain. Pourtant je me croyais plus fort. Je l'ai cru longtemps et j'ai forcé mon insouciance. De verres acides en nuits égarées, de pilules roses en froides fumées, de musiques pétillantes en fantômes affolants, j'ai gaspillé. Beaucoup. Aujourd'hui, l'échéance m'est présentée.

L'épuisement s'est installé, silencieusement, sans révolution. Je n'y arrivais plus. À me réveiller, à avancer. Mon sommeil n'était plus un refuge. La course éperdue que j'avais entamée, sans imaginer que c'en était une, a pris une nouvelle tournure. La tension est montée d'un cran. Dès qu’on est dans le collimateur de l’ogre, une ambulance vous affuble d’un gyrophare. Le monstre est aveuglé et hop, on peut continuer à cheminer. La différence, c’est qu’on traîne un attirail qui vous désigne dans la masse anonyme.

Le gyrophare matérialise ma blessure comme si j’arborais une pancarte sur laquelle serait inscrit : « repéré ». Oui, je suis repéré par un ogre et par la société, identifié, en sursis. Cours, petit lapin, cours, cache-toi, utilise tous les stratagèmes que tu veux, je t’aurai à l’usure, aussi vif et agile, aussi précautionneux de tes forces que tu sois.

L'espace d'une vie est un nanosprint aux olympiades cosmiques. Juste assez pour prendre conscience des enjeux avant que tout ne s'évanouisse. Ma course contre l’ogre ne change rien en apparence, je travaille tous les jours, je suis responsable et même perfectionniste, j'angoisse pour des futilités, je vote, je paie mes impôts, je suis heureux pour ceux qui se marient, je rêve encore de trouver l'amour, je me dispute avec mes amis. Alors que j'ai un tueur à mes trousses. Je devrais ne plus me consacrer qu'à l'essentiel, ne plus perdre de temps avec les imbéciles et les imbécillités, mais paradoxalement, je tiens à faire comme si de rien n'était, bien que l’ogre en réalité, je ne l’ignore pas. Je l’observe attentivement, en silence, je suis l’invisible ninja dans une guerre secrète, j’évalue sans cesse mon ennemi, je l’espionne, je le radiographie, je le dissèque, je vise à le connaître. Et je pare ses coups à l’aide de l’ambulance. Pour le moment, son gyrophare est le plus fort. Une vraie potion magique, ce gyrophare. Magique donc amère. Et quand j’analyse la situation, mes chances de survie ne sont guère amoindries. Nous risquons tous de rencontrer l’ogre, le plus vaillant des quidams peut être demain fauché par un chauffard — un ogre imprévu. Je connais mon ogre, j'ai un certain avantage.

Et puis, je peux mordre s’il le faut, question de principe. Mais quelle futilité, les principes, quand l'haleine carnassière est si proche. Je pourrais m'en fiche, brûler mon reste de chandelle par les deux bouts, assumer mon statut de proie et me laisser annihiler vite et bien. On ne finit pas proprement avec cet ogre-là, il vous mitonne à petit feu.

Il y a une autre option. Je peux décider de ne plus courir. C'est un canon à un coup, un seul. Si je m’abuse, si je ne sais pas discerner le bon moment, l’ambulance me prendra en charge et me maintiendra au frais. De l’ambulance aussi, je me méfie.

L'homme est un animal étrange. Il se démène pour démasquer les fers de sa cage et pleure dès qu'il les aperçoit. La connaissance est douleur, elle nous révèle que tout est affaire de choix et que la liste des possibles est effroyablement maigre. Je peux prétendre vivre en aveugle, ou me cogner gémissant aux barreaux, ou décider de ne rien décider et l’ogre, qui n’a aucun état d’âme, conclura à ma place.

Non. J’ai accepté le gyrophare de l’ambulance. C’est une arme contraignante, une marque au fer rouge qui entrave ma liberté — d’autres barbelés à ma fenêtre — mais c’est une arme.

Perdre, d’accord, mais pas sans combat.


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PrésentationSynopsis

mardi 15 janvier 2019

Colette

Colette n’est plus.
Dans le soir qui descend
Doucement et sans bruit
Son cœur déclinant
S’est finalement endormi.

Les animaux qu’elle chérissait,
Chiens, oiseaux, minets
Pleureront toujours la grande dame
Qui comprenait si bien leur âme.

Mais pour ceux qui l'aimaient
Colette ne mourra jamais.
Et malgré le destin cruel
Qui nous ravit ceux que l’on aime,
Colette restera à toute heure
Dans notre vie et notre cœur.

À un de ces jours dans les étoiles, ô mon amie.
(Suzanne)