vendredi 6 décembre 2019

Le secret

Je me souviens avoir ardemment voulu faire d’un copain d’adolescence mon meilleur ami. Il était homo, toute sa famille le savait et l’acceptait, sa liberté me fascinait, nous fréquentions le même collège. Je l’ai rejoint à Paris après le bac et nous avons été très complices pendant une dizaine d’années. Nous n’avons jamais couché ensemble, ni même eu envie de le faire, mais entre nos dix-huit ans et l’aube de la trentaine, nous avons fait les quatre cents coups. C’est avec lui que j’ai découvert la nuit, le clubbing. Avec lui, je suis parti en vacances, les premières vacances sans parents, en célibataire, à Montpellier, où notre unique programme consistait à aller à la plage, rentrer se changer à l’hôtel, manger un bout en ville, commencer la soirée dans un bar et finir au Phébus, l’unique boîte gay de la région à l’époque.

On était jeunes, beaux, sans souci, on s’amusait. J’avais l’impression que ça durerait toujours. Pas la jeunesse, ni la beauté — je n’ai jamais eu de doute sur leur caractère éphémère. Notre amitié. Elle s’est brisée sur les écueils de la drogue. Lorsque j’ai cessé ma toxicomanie, lui l’a poursuivie. Sans l’assumer, en douce. Pour la drogue, il est allé jusqu’à me voler. La dope rend con. J’ai fermé les yeux longtemps, je voulais conserver cette relation, mais j’avais déjà pris un autre chemin.

La confiance se résume aux sujets que l’on peut aborder et à ceux que l’on doit aborder. Je ne lui ai jamais laissé penser que mon quotidien était fait de résistance. Chaque fois que j’y songeais, mon coffre-fort mental se fermait. Ses impostures avaient laissé des traces.

Quand j’ai rencontré Benji, il a eu cette attitude incroyable qui a fondé les bases de notre confiance réciproque, il m’a raconté sa propre affliction, une façon de me tester. Sur le moment, j’ai éprouvé des sentiments contradictoires, j’étais troublé. En même temps, j’étais soulagé, presque heureux, je pouvais me dévoiler. Je n’ai hésité qu’un instant. Évidemment, cette fraternité de combat n’est pas suffisante pour constituer à elle seule une amitié. Mais c’est une transparence qui nous unit.

Ce soir, au dîner — au souper devrais-je dire —, il n’y avait chez Benji et Théo que leurs amis proches. Je n’en suis pas encore, nous nous connaissons depuis trop peu de temps pour que ce terme ait un sens, mais pourtant ils me donnent déjà cette impression. Une fois qu’ils sont tous partis, nous mettons de l’ordre dans l’appartement et nous évoquons ce qu’il s’est passé.

Ils commentent librement la soirée, brossent à mon intention le portrait de Loïc. Ils disent ce qu’ils pensent, comme si je faisais partie de leur couple, comme s’ils savaient déjà que rien ne sortira de la pièce. Ils donnent des détails que je n’aurais pas exposés devant un étranger. Benji m’apprend que Loïc et lui ont vécu ensemble, des années auparavant. C’est notamment pour cette raison — et parce qu’il n’a pas apprécié son attitude — qu’il s’est permis de le rattraper sur le pas de la porte et de lui signifier sa façon de penser.

À qui se confier, à quel moment, à quel degré ? Nous ne nous connaissons pas, Benji, Théo et moi, mais nous avons déjà partagé nos intimités. Benji connaît très bien Loïc, depuis plus de quinze ans, mais ils ne communiquent que superficiellement. J’ai vécu longtemps sans ambulance, seul dans ma bataille fatale, sans faire état de cette lutte. Je prenais part aux convois funèbres en ravalant mes hurlements et pour ne pas devenir fou, je me suis échappé dans la nuit, la musique, les ecstas. Si je ne m’étais pas défoncé pendant dix ans, j’aurais peut-être pu vivre une décennie supplémentaire sans assistance. Je n’ai pas de regret, j'ai eu du bon temps, j’ai maquillé mon désespoir.

Vaste est le secret scellé dans la fêlure.


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vendredi 29 novembre 2019

La gang

Benji s’affaire déjà dans la cuisine quand je me réveille en sursaut vers seize heures : « coucou, t’as pas dormi ? — Si, si, je viens de me réveiller moi aussi — Théo ? — Il dort encore — Ah, c’est pour le dîner ? » fais-je en me penchant sur les brochettes qu’il prépare : « tu veux un coup de main ? — Oui, si tu veux bien, il faudrait ranger un peu la maison — M’en occupe ».

Ce soir, les amis de Benji et Théo débarquent. Benji m’avait prévenu : « ils ont hâte de te rencontrer ». Je vais me débarbouiller, je m’habille, refais mon lit. Dans le séjour, le canapé est en vrac, la table basse encombrée de verres et de cendriers qui débordent, les poufs traînent dans le passage. En une demi-heure, la pièce est rangée, l’aspirateur passé. Théo se lève grognon : « ils arrivent bientôt, non ? — Vers sept heures — C’est prêt ? — Oui, mon chéri — T’as fait des grillades ? — Oui, comme on avait dit — Mmm, okay, bye » et il disparaît dans le couloir. On se regarde avec Benji qui fredonne : « la-la-la, mon-chum-est-mal-réveillé ».

On dresse la table, on dispose ce qu’il faut pour l’apéritif et Benji s’en va retrouver Théo. À dix-huit heures trente, tout le monde est prêt et un quart d’heure plus tard, la sonnette retentit, le premier convive est là. C’est Greg, un Montréalais râblé, tempes poivre et sel, cheveux ultracourts. Il m’embrasse, un grand sourire aux lèvres et m’apostrophe sans détour : « alors, c’est toi l’maudit Français ? », guettant ma réaction un pétillement dans ses yeux bleus. À peine Benji a-t-il le temps de laisser tomber un « laisse-toi pas faire » que j’enchaîne : « et c’est toi le paysan québécois ? » Il éclate de rire : « c’est bien, tu vois, il s’laisse pas faire » et il prononce ce « po faère » savoureux qui résonne comme un cadeau de bienvenue.

Dans les minutes qui suivent, les entrées s’égrènent. Ils ont apporté des bouteilles de vin, un bouquet de fleurs. Loïc et Tom d’abord, l’autre couple québécois-suisse. Loïc, sourcils épilés, brun, altier, très beau corps. Tom tout sourire, crâne rasé, corpulent, nettement plus petit. On se salue, politesses d’usage : « alors, vous êtes sortis hier, c’était bien ? — Excellent — Vous êtes allés où ? — Parking puis Stéréo — Le grand tour quoi, vous êtes rentrés tard ? — Oui, vers neuf heures ». Théo demande à chacun ce qu’il veut boire et commence à servir jusqu’au coup de sonnette suivant. Un autre couple nous rejoint, Jérôme et Quentin, des Français arrivés depuis un peu plus d’un an.

La petite troupe est au complet et il se passe ce que je craignais un peu, je suis au centre de l’attention générale. Les questions et mes réponses sont les mêmes, oui j’ai fait bon voyage, non je n’ai encore pas vu grand-chose de Montréal, sauf ses deux boîtes de nuit les plus en vogue, oui la musique était très bonne et l’ambiance aussi, non ce n’est pas moins bien qu’à Paris, oui je suis fatigué d’avoir si peu dormi mais je suis ra-vi-en-chan-té de faire leur connaissance. Je me prête au jeu, mais ils n’insistent pas au-delà de cet intérêt légitime et je pousse intérieurement un léger ouf de soulagement dès que la conversation dévie sur des sujets qu’ils ont en commun.

On passe à table quand Benji ramène du barbecue l’énorme plateau de brochettes. Les reparties fusent entre deux bouchées, le vin coule à volonté et on se régale tous du plaisir d’être ensemble. Je découvre un Quentin papillonnant et un Jérôme plus posé qui aiguise mon intérêt quand j’apprends qu’il a décidé de s’installer ici après avoir passé quelques séjours en vacances. En France, il travaillait dans la restauration, ici il est devenu agent immobilier. Une nouvelle vie, qui me fait rêver à une décision que j’aimerais prendre.

Le repas se termine. Théo demande à Loïc où en sont les travaux de leur appartement, ils viennent d’acheter un duplex dans le Village, au dernier étage d’un condo tout neuf dont la construction n’est pas encore totalement achevée : « ça irait plus vite si Tom n’annulait pas les rendez-vous avec les ouvriers » et Tom, soudain blême, s’insurge : « mais je devais ouvrir la boutique, je ne pouvais pas faire autrement — Moi j’avais ma fille à aller chercher à la gare — Arrête, tu fais chier, tu aurais pu t’arranger, tu travaillais pas ». L’atmosphère se glace instantanément, les regards biaisent et le silence tombe.

Nous nous levons, Quentin et moi, pour débarrasser. Le ton monte entre eux, les noms d’oiseaux s’envolent, Tom est au bord des larmes et Loïc finit par dire qu’il en a marre et qu’il s’en va. Et effectivement, il lance « bonsoir tout le monde », attrape sa veste et sort de la pièce en deux enjambées. De la cuisine américaine je vois mon Benji, visage fermé, qui s’élance à sa suite dans le couloir. La porte d’entrée se referme sur un échange houleux. Il revient seul.

La gang se déclare dans son ordinaire crudité.


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vendredi 22 novembre 2019

La descente

Il est près de neuf heures lorsque nous rentrons à la maison. La petite heure s’est évidemment étirée, le D. J. étant particulièrement inspiré, les ecstas vraiment excellentes — à moins que ce ne soit dû au fait que je n’avais pas gobé depuis longtemps — et l’envie d’en profiter jusqu’au bout s’est révélée plus forte que la raideur de mes jambes. Encore un morceau, allez, c’est le dernier, oh attends, ce beat est génial…

Mais depuis sept heures, nous étions de plus en plus souvent assis et même le meilleur son ne parvenait plus à nous insuffler suffisamment d’énergie. Nous ne voulions plus gober, autant rentrer. Théo est debout lorsque nous arrivons. Il n’a pas dormi lui non plus, de speed en speed, de bite en bite et de Lara Croft en Tomb Raider. Yeux écarquillés, lèvres rougies et teint cireux, il a comme nous les stigmates d’une nuit de défonce : « c’était bien ? — Très bien — Bonne musique ? — Oui, j’ai a-do-ré ma soirée — Mmm. Y avait du beau monde ? — Plutôt, me suis fait pas mal draguer — Et ? — Rien, il y en avait bien un, mais il ne s’était pas lavé depuis deux jours — Ah, il a enlevé son chandail, je parie — Son tee-shirt, ouais, une horreur — Les mecs, fait-il en levant les yeux au ciel, ils oublient toujours que sous ecsta on a l’odorat dix fois plus sensible que d’habitude ».

Benji prend sa douche, je m’installe dans le canapé et je prépare un joint. Théo me signale qu’il s’en est fumé un : « pas de souci, c’est fait pour ça — Mais j’ai galéré pour rouler — Ah ? Si tu me l’avais dit, je te l’aurais préparé avant de partir — Me suis débrouillé » et il zappe sur les chaînes, où rien de folichon n’est diffusé, pour s’arrêter sur la station météo qui annonce en boucle que la journée sera belle, ce dont on se fout royalement puisqu’on n’a aucune intention de sortir, juste de zoner peinards avant de s’écrouler quand le sommeil sera enfin plus fort que les molécules excitantes que nous avons ingurgitées. Il se ressert un verre — il est resté au kir toute la nuit —, m’en propose un, je décline, l’alcool à ce moment-là ne passe plus, j’opte pour un jus de canneberge glacé, et nous fumons amorphes devant les graphiques bleus et jaunes de Météo Média.

La matinée s’avance gentiment dans les relents cotonneux de nos substances illicites. Je passe à la douche à mon tour, pur moment de plaisir, chaque goutte d’eau provoque une cascade de sensations comme si des milliers de doigts minuscules me massaient — après avoir gobé, la peau est toujours extrêmement sensible — mais je ne m’attarde pas pour ne pas vider le ballon d’eau chaude. J’enfile une tenue détente et je demande à la cantonade si quelqu’un a faim. Je suis apparemment le seul à avoir l’estomac qui gargouille, sans doute une conséquence du décalage horaire. Benji m’invite à piocher dans le frigo.

Je reviens dans le salon et je pose sur la table basse des chips, du poulet, du pain de mie, un pot de mayonnaise, un sachet d’énormes radis ronds, du fromage, la bouteille de canneberge, un couteau, une petite cuillère. Théo a la pitonneuse en main, telle une arme fatale : « on t’attendait pour commander un film — Qu’est-ce qu’il y a ? — On va voir ça », et il se branche sur le canal de vidéo à la demande pendant que je me fais un sandwich.

Dans la liste des films payants, rien ne nous emballe vraiment, alors Théo finit par dérouler le menu des programmes gratuits : « tiens, il y a un truc que tu ne connais pas, il faut absolument que tu voies ça — Qu’est-ce que c’est ? — Le cœur a ses raisons, une série québécoise, ça parodie Les feux de l’amour et ce genre de conneries — C’est bien ? — Ouais, c’est délirant, ah super, la saison entière est dispo, ça te dit ? — Vas-y, je suis pas en état de voir un truc qui demande trop à réfléchir, là » et il envoie le premier épisode. Et je découvre la saga des Montgomery à Saint-Andrews, les ineffables Brett et Brad, les poumons d’acier de Criquette et Ashley, Becky Walters et ses intrigues foireuses, la pauvre Madge, et j’explose de rire quand apparaît le masque déformé de Crystale, façon Ida Lowry qui se serait fait butiner par un essaim d’abeilles en folie.

Les épisodes s’enchaînent et se terminent en apothéose de n’importe quoi sous des monceaux de poutres en carton-pâte. « Déjà fini ? — Ouais, la saison deux est en production, on devrait l’avoir bientôt. T’as aimé ? — Excellent, juste ce qu’il me fallait avant d’aller dormir — Tu dois être crevé — J’avoue que je commence à bien sentir les huit heures d’avion et la nuit blanche. » En moi-même, je sais qu’il est temps de m’abandonner au sommeil, mes yeux se ferment d’eux-mêmes, je titube en me levant pour ranger la nourriture : « laisse faire, on va s’en occuper, va te coucher — D’ac, à plus tard les amis ». Dans le couloir, l’horloge marque midi.

Il est des descentes exactement radieuses.


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