vendredi 18 mai 2018

La galaxie vivante

Les sentiers du Granto
épisode 8/8

(Tous les épisodes)

Butch n’avait jamais vu Gusar dans un état pareil. L’ex-chef de la sécurité de Zerfa s’agitait de façon stérile. Ça en devenait gênant. Il ratait des manœuvres simples, tournait en rond, entrait dans une pièce, en ressortait… avant d’y rentrer à nouveau. Depuis qu’ils étaient revenus à bord de l’Érythrée, l’attitude de Gusar contrastait avec le calme olympien de Valas et son mutisme complet. Entre les deux, Butch se demandait s’il était le seul à réagir normalement.

Gusar avait pris contact avec la confrérie. Il devait faire son rapport et Butch aurait eu mauvaise grâce à l’en dissuader étant donné l’appui tactique et logistique que les O’Nissi lui avaient fourni par son intermédiaire. Ils avaient ensuite sorti l’Érythrée de sa cachette et s’étaient rendus en un point de l’espace à l’écart des routes commerciales, où ils attendaient que Sioben les rejoigne.

Le vaisseau des O’Nissi était un croiseur rapide. Impressionnant. Deux fois plus grand que l’Érythrée, il laissait apparaître sur sa coque les renflements caractéristiques de ses canons à particules. Le cœur de Butch rata un battement. S’il leur en prenait l’envie, les O’Nissi ne feraient qu’une bouchée de l’Érythrée. Gusar remarqua son appréhension. « C’est simplement notre vaisseau le plus rapide.
— Et l’un des mieux armés, apparemment.
— Nous ne sommes pas tes ennemis, Butch.
— Non, bien sûr. Juste des amis qui se pointent pour papoter avec un bazooka en bandoulière.
— C’est pour notre sécurité à tous.
— Et pour discuter d’égal à égal, je suppose. »

Butch culpabilisa sous le regard blessé que lui lança Gusar. « Excuse-moi. Toute cette histoire me rend parano.
— Non, tu as raison. À ta place, j’imagine que j’aurais la même réaction. Mais ce sont eux qui viennent à bord. Si ça peut te rassurer.
— On va dire que oui. »

Le sas du hangar principal de l’Érythrée se referma sur la navette qui appontait. La pressurisation à peine rétablie, un escalier télescopique se déploya sous son ventre. Sioben en descendit et se dirigea vers eux, souriant. Il les gratifia d’un sonore : « Bonjour, je suis si heureux de vous revoir ! » avant de se retourner vers l’appareil d’où sortait une femme blonde d’aspect jeune, chignon serré, portant une longue robe de bure gris taupe, et d’ajouter : « Je suis venu avec une amie. Voici sœur Bénédicte, notre spécialiste en psycho-génétique ».

D’un geste, Butch leur indiqua il leur indiqua l’écoutille qui menait aux quartiers de vie. La petite troupe déboucha dans le mess, qui était meublé simplement mais confortablement. Une rangée de canapés formait un cercle presque complet autour d’une grande table basse, devant le comptoir qui séparait la pièce du coin cuisine. Les yeux fermés, assis dans la position du lotus, Valas les attendait. Butch éprouva à nouveau cette étrange sensation, comme à chaque fois qu’il le quittait des yeux durant plus d’une demi-heure. Il avait la très nette impression que l’enfant vieillissait à vue d’œil. Quand il l’avait découvert sur la planète, c’était un môme d’à peine huit ans. En moins de trois jours, il avait pris l’apparence d’un jeune adulte qui en faisait dix de plus. Il comprit que ce n’était pas un effet de son imagination quand il croisa le regard de Gusar. Lui aussi avait noté l’évolution.

Sioben et sœur Bénédicte s’assirent en face de Valas. Gusar resta debout, derrière les canapés. Butch passa dans la cuisine pour préparer des rafraîchissements. De là où il se trouvait, il pouvait observer toute la scène. Il se méfiait de la sœur, une sorcière Guesserit. Elle avait une façon très particulière de se tenir en retrait, de ne laisser paraître aucune émotion, tout en observant avec acuité l’endroit où elle se trouvait et les gens qu’elle rencontrait. Butch savait que rien ne lui échappait et qu’elle était entraînée à tirer parti du moindre détail.

Le silence qui s’était installé n’était brisé que par les préparatifs de Butch. Quand il posa sur la table un plateau qu’il avait garni de cinq verres, d’un broc rempli d’eau fraîche et de barres vitaminées, Valas ouvrit les yeux. Les mots qu’il prononça firent subtilement tressaillir l’O’Nissi. La Guesserit, elle, ne cilla pas. « Je suis né du Granto. Je suis celui que vous attendiez. »

Sioben jeta un bref coup d’œil à Gusar qui secoua imperceptiblement la tête. Valas poursuivait : « Vous apportez des nouvelles. Parlez. » La sœur, qui n’avait pas bougé d’un millimètre et qui n’avait pas prononcé un mot depuis qu’elle avait posé le pied sur l’Érythrée, lâcha alors un glacial : « Qui êtes-vous ?
— Un mot vous suffirait ?
— Quel est ce mot ?
Qyostêo. »

Et la Guesserit cilla. Et Sioben tressaillit pour de bon. « Nous… nous avons effectivement des nouvelles. Elles ne sont pas bonnes.
— Précisez.
— Les gouvernements se coalisent avec les Métas. Ils réunissent leurs forces. La loi martiale a été décrétée sur trente-trois des cinquante mondes habités. »

Butch était atterré. « Mais enfin, sous quel prétexte ? Ils ne peuvent quand même pas manipuler l’armée et les institutions aussi facilement !
— Le prétexte est tout trouvé, Butch. Terrorisme. Vous avez un peu fait exploser leur armada.
— Avec votre aide.
— Certes. Quoi qu’il en soit, ils ont placé leurs hommes aux postes clés depuis de longues années. La plupart des gouvernements sont à leur botte.
— Mais, le peuple… »

La sœur le coupa : « Le peuple n’existe pas. La conscience populaire n’est qu’une illusion que l’on façonne à volonté. » Et Sioben enchaîna, regardant Valas droit dans les yeux : « Toute chose n’est qu’illusion, ma sœur, concept, métaphore et lumière. » Valas lui rendit son regard et continua sur le même ton litanique : « Et la vie n’est qu’un rêve, un simple intermède.
— Vous connaissez nos paroles.
— Vos paroles sont dans mes songes, vos prières forgent mon esprit.
— Alors, vous saurez nous guider ? »

Valas déplia ses jambes et se leva lentement. « Vous venez de me tester par deux fois. Ne m’insultez pas avec un piège aussi grossier. Ni prophète, ni messie.
— Excusez-moi. Nous devions savoir.
— C’est la première et la dernière fois que nous nous parlons.
— Si je vous ai offensé…
— Vous ne comprenez pas. Je ne suis pas là pour vous. Je suis là pour l’avenir. C’est pourquoi je n’irai pas avec vous.
— Le combat sera sans merci. Nous avons besoin de vos connaissances.
— Vous les aurez. Le moment venu.
— Comment comptez-vous faire ? »

Valas versa de l’eau dans les cinq verres et en prit un. Ce fut comme un signal et chacun saisit le sien. Il but lentement, semblant peser les mots qu’il allait prononcer. « Pour l’instant, nous ne faisons rien. »

La stupeur se peignit franchement sur le visage de Sioben. La Guesserit reposa un peu trop sèchement son verre sur la table. Sa voix était étouffée : « Les forces du néant avancent…
— Oui, les ténèbres vont s’ajouter aux ténèbres.
— De quoi parlez-vous ?
— Des puissances qui manipulent vos propres ténèbres. Des puissances qui piaffent de l’autre côté des limbes.
— Des non-humains ?
— Une main noire s’est réveillée d’un long sommeil. Elle a une faim inextinguible. Mais elle ne doit pas savoir que nous savons. Nous ne sommes pas encore suffisamment organisés et ce n’est pas encore l’heure pour moi. En attendant, vous allez former les esprits.
— Une résistance ? Mais…
— Mieux que cela. Vous allez créer l’espoir. Vous vous y préparez depuis longtemps. Vous savez ce que vous avez à faire. »

Valas fit un léger signe de tête et regagna sa cabine. L’entretien était terminé. Sœur Bénédicte et Sioben se levèrent. Butch les précéda dans le couloir. Gusar suivit.

Dans le hangar, la Guesserit se tourna vers Butch. « Vous devez le protéger à tout prix. À tout prix ! Me suis-je bien fait comprendre ?
— C’est très clair, oui.
— Vous avez une très lourde responsabilité. Je ne crois pas que vous en mesuriez toutes les conséquences.
— Dois-je vous rappeler le détail de mes aventures de ces quinze derniers jours ?
— Ce que vous venez de vivre n’était qu’une aimable plaisanterie en regard de ce qui vous attend. La totalité des forces de l’empire humain vous recherche. Mort ou vif.
— Je suis au courant et…
— Et Gusar restera avec vous pour vous seconder. Vous ne serez pas trop de deux. »

Alors que la sorcière remontait dans la navette, Sioben s’approcha des garçons. Son expression était triste. « Nous plongeons dans le chaos, mes amis. Nul ne sait quand, mais soyez assurés que nous nous reverrons. »

Une fois la navette repartie, Butch se rendit directement chez Valas : « Jeune homme, vous me devez des explications !
— Asseyez-vous. Ce que je vais vous dire maintenant est destiné à vos seules oreilles. Il y a quelques siècles, une petite partie de l’humanité a découvert l’une des clés de l’univers. C’est ce qu’on appelle le Grand Orbe. Par contraction, le vocable est devenu le Granto. Son précepte fondamental est que toute vie est liée et douée de conscience, à des degrés divers. Il en va ainsi des plantes comme des animaux, des humains. Et des astres.
— Les planètes sont vivantes ?
— Cela vous paraît si étrange ? Oui, les planètes sont vivantes. Elles naissent, vivent et meurent comme tout ce qui existe de ce côté-ci de l’univers. Elles sont vivantes et possèdent un esprit. Cet esprit est la Mère. C’est une entité globale, lente. Les humains ne peuvent pas communiquer avec elle, sinon par un certain type de rêve. Celui que les O’Nissi et les Guesserit pratiquent, par exemple.
— C’est délirant votre truc.
— En revanche, accéder directement à la conscience d’une planète comme vous l'avez fait confère un immense pouvoir.
— Et vous ? Qu’êtes-vous dans tout ça ? »

Valas sourit pour la première fois. « Je suis le fils de ma Mère. Je porte son esprit.
— Une sorte de dieu vivant, c’est ça ?
— Pas un dieu. Un mortel né avec cette connaissance. Mais c’est plus un fardeau qu’un cadeau, croyez-moi.
— Et maintenant ?
— L’aventure ne fait que commencer.
— Super. Seulement, on ne va pas pouvoir se cacher éternellement. Mes réserves sont limitées.
— Quand on parle aux étoiles, on sait à quelle fontaine s’abreuver. »


vendredi 11 mai 2018

L'enfant de l'univers

Les sentiers du Granto
épisode 7/8

(Tous les épisodes)

Quatre soleils explosèrent au-dessus de la navette qui fonçait vers la planète. La déflagration lumineuse fut d’une telle intensité qu’elle éclipsa le rayonnement de l’astre naturel. Butch ferma les yeux et détourna la tête. Le petit vaisseau tangua sous le souffle mais il poursuivit sa course vers le continent qui s’étalait, majestueux, au centre de l’hémisphère nord. Butch savait que la destruction de l’armada du Méta aurait un prix. Des explosions nucléaires si proches ne pouvaient évidemment pas être sans conséquence. Et la fureur du Méta, quand il ferait le compte — dix vaisseaux-mères détruits, au moins vingt mille soldats tués et une planète Terra, viable et déserte, entièrement contaminée — serait sans limite.

Le relief se précisait. Guidé par l’ordinateur dans lequel Butch avait entré les coordonnées, l’aéronef perdait rapidement de l’altitude et se dirigeait vers l’une des plus hautes montagnes. Quand elle boucha l’horizon, Butch réduisit la vitesse. Il repéra assez facilement l’endroit, coupa les gaz et posa l’appareil en douceur. Avant de sortir, il contrôla l’écran des détecteurs. Dans moins de deux heures, la planète tout entière serait radioactive. Plus aucun être humain ne pourrait y vivre et la faune indigène allait y passer. Butch s’interdit d’y penser. Il serait toujours temps de culpabiliser pour cette planète qu’il venait de sacrifier.

Il enfila sa combinaison qui était une merveille de technologie. Un cadeau de Gusar, le dernier cri dans les forces de l’ordre. Fine et légère, elle protégeait des températures extrêmes et des radiations — en quantité raisonnable. C’était aussi un vêtement furtif qui lui permettait de se fondre dans l’environnement et un puissant ordinateur pourvu de capteurs très efficaces, dont les circuits et le processeur étaient intégrés au tissu. Au niveau du cou, se trouvait le câble de connexion qu’il enficha dans son bioport. Instantanément, les différentes fonctions apparurent à la lisière de son champ de vision, accessibles d’une simple pensée. Dans un sac à dos, il enfourna rapidement quelques explosifs, une trousse de secours et des rations de survie. Il n’hésita qu’une seconde avant de prendre son révolaser. Il avait décidé d’être prudent.

Le pont était à environ un kilomètre à l’est, dans la forêt qui recouvrait la montagne à perte de vue. Butch ne mit pas longtemps à retrouver le chemin qu’il avait emprunté la première fois. Pendant qu’il avançait, il testa la télémétrie en ordonnant à l’IA de remettre les moteurs sous tension et de les maintenir en veille. Si les circonstances l’exigeaient, il voulait être capable de décoller immédiatement. La nature était anormalement silencieuse. Dans le ciel, d’un gris fade et uniforme, Butch aperçut des traînées fugitives à plusieurs reprises. En tombant sur la planète, les débris de l’armada se désintégraient au contact de l’atmosphère.

Il mit presque une demi-heure pour atteindre le pont. À mesure qu’il approchait, des nappes de brouillard naissaient sur le sol, s’étiraient entre les arbres, s’accrochaient aux branches. D’abord translucides, elles devinrent de plus en plus denses. Il sut qu’il était arrivé en reconnaissant un bruit de cascade complètement étouffé. Il devina l’artefact plus qu’il ne le vit. La brume créait une ambiance ouatée, irréelle, comme dans ces holo-programmes fantastiques de série B qui faisaient le bonheur des ados — et des ados attardés. Aucun monstre n’errait pourtant dans les parages, les capteurs de la combi étaient formels sur ce point. Butch s’était immobilisé. Il posa un pied sur le pont. Il crut entendre son nom. Un son lointain, mâché. L’ambiance aurait donné des sueurs froides à bien des endurcis. « …uuuch…
— Vous êtes là ?
— Buuchh ?
— Oui, c’est moi, Butch. Je suis seul. Vous pouvez vous montrer. »

Face à lui, de l’autre côté du pont, les bancs de brume s’agitèrent légèrement. Un visage apparut. Une femme. Son corps évanescent était drapé de blanc. « Nouvelle conversation ?
— Je vous l’avais promis.
— Poison envahit.
— Je suis désolé. Il n’y avait pas d’autre solution.
— Pas de culpabilité.
— Vous… vous allez vous en sortir ? »

Butch se sentit profondément stupide en prononçant ces mots. Mais c’était plus fort que lui. « Pas de culpabilité. Renaissance. Cycle nouveau.
— Oui… de nombreux cycles, j’en ai peur.
— Pas cycles humains. Cosmiques.
— Je… j’ai essayé de cacher votre existence. Ils m’ont coincé. Ce pont doit disparaître, maintenant. La radioactivité n’empêchera pas mes semblables de venir vous chercher.
— Après conversation.
— De quoi voulez-vous parler ?
— Bouleversements, fureur. Humanité… grand danger.
— L’humanité est en danger depuis longtemps. Elle est son propre danger, d’ailleurs. Si vous pouviez préciser…
— Non-humains. Avidité, cruauté. Destructeurs de vie. »

La silhouette se troubla et disparut dans les volutes de brouillard. Butch fit un pas de plus sur le pont. « Vous êtes toujours là ? »

L’entité se reforma. Le visage exprimait de l’inquiétude. « Temps fuit.
— S’il vous plaît, dites-m’en plus… De quoi parlez-vous ?
— Le renouveau. Protéger nouvelle vie.
— Je ne comprends pas…
— Vie de ma vie. Avenir.
— Mais… quelle vie ? »

Il n’y eut aucune réponse. L’entité se désagrégea à nouveau, comme la brume épaisse qui noyait la scène. En quelques secondes, chaque chose reprit sa place, les arbres réapparurent, le son de la cascade s’amplifia et s’éclaircit. Au milieu du pont se tenait un enfant. « Je m’appelle Valas.
— Mais, où est…
— Mère est partie. Nous devons partir nous aussi. Maintenant. »

Butch se dit que les radiations devaient déjà altérer son cerveau. Mais l’enfant était bien réel. Il se mit à marcher calmement et le dépassa pour se planter à dix mètres du pont. « Venez. Le pont va être détruit.
— Co… comment ça ? Je n’ai pas posé les charges…
— Approchez ! »

Le ton du gamin était impérieux. Butch était à peine arrivé à sa hauteur qu’un grondement résonna. La chute d’eau bucolique se transforma en geyser d’une incroyable puissance, qui tombait sur le pont avec une violence inouïe. L’artefact résonnait et tremblait comme si une main de géant le secouait. La chute grossit encore. Il y eut un bruit plus inquiétant. Des raclements. D’énormes roches fracassèrent le pont. En moins de cinq minutes, tout avait disparu. Plus personne ne pouvait imaginer qu’une construction s’était un jour dressée là. Puis la cascade diminua progressivement. Butch n’eut pas le temps de s’appesantir. Valas s’était engagé sur le chemin et avançait d’un pas ferme.

Ils décollèrent sans encombre. Pendant qu’il programmait le bond hyperluminique, Butch tenta de poser des questions à Valas. Qui était-il ? Que faisait-il là ? D’où venait-il ? Il se heurtait à un mur de silence. La seule information qu’il obtint fut un laconique : « Vous saurez tout à destination.
— Quelle destination ?
— Là où vous avez rendez-vous. Je parlerai. »

Valas resta muet durant tout le voyage de retour, jusqu’à la planque de Butch où les attendait Gusar à bord de l’Érythrée. La stupeur qui se peignit alors sur son visage buriné aurait été presque comique s’il ne s’était agenouillé devant l’enfant : « Bienvenue, fils de l’univers ! »


vendredi 4 mai 2018

À la guerre comme à la guerre

Les sentiers du Granto
épisode 6/8

(Tous les épisodes)

Le plan était simple, un peu trop sans doute. Mais dans l’urgence de la situation, ils n’avaient guère de choix et pas vraiment le temps d’élaborer quelque chose de plus sophistiqué. Le métaconglo avait déjà dû envoyer son armada sonder l’espace et, à l’heure actuelle, il y avait toutes les chances pour qu’elle ait découvert la planète. Gusar se rassura en pensant qu’une planète de classe Terra était finalement très vaste et qu’y localiser un artefact aussi discret que le pont de Butch ne serait pas chose aisée. Si Butch avait été « guidé », il doutait fortement que les hommes du Méta le soient à leur tour. Il leur faudrait donc chercher ou bien attendre tranquillement en orbite qu’il se pointe pour l’obliger à en révéler l’emplacement. La deuxième solution semblait la plus logique et la plus efficace, et le Méta ne faisait jamais rien qui ne fût logique ou efficace. Il était bien payé pour le savoir, depuis vingt ans qu’il était chef de la sécurité sur Zerfa. Ce poste lui avait permis de mesurer à quel point les intérêts du gouvernement de la colonie étaient étroitement liés à ceux des conglos. C’était aussi une position idéale qui lui avait donné accès à une incroyable quantité de données et lui avait permis d’effectuer une mission de renseignement cruciale pour le compte de la confrérie.

Il avait toujours fait partie des O’Nissi. Son père en était l’un des dirigeants. Il l’avait initié très tôt au Granto, tout en lui laissant son libre arbitre. Parfois même au point de le décourager de s’engager dans cette voie difficile. Mais Gusar avait volontairement rejoint les rangs de l’organisation, malgré les risques. Parce qu’il était intimement convaincu qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de l’humanité et qu’il pouvait peut-être aider à combattre cette gangrène. Pendant vingt ans, il avait parfaitement accompli sa tâche, en toute discrétion grâce à la protection psychique de son conditionnement Parapeul. Tous les O’Nissi pratiquaient cette technique de contrôle mental mise au point par Herbert F. Guesserit, un génie célèbre pour ses travaux sur les sciences neuronales et qui avait par ailleurs fondé l'ordre exclusivement féminin des Guesserit.

Butch avait évidemment été très surpris de le voir débarquer. Et encore plus de constater ce qu’il apportait. En agissant ainsi, en abandonnant ses fonctions au sein de la police, Gusar venait de signer la fin de sa carrière. La tournure que prenaient les événements l’exigeait de toute façon. Il n’était pas fâché de mettre un terme à sa vie d’agent double. C’était même plutôt un soulagement de rejoindre ipso facto les rangs des « criminels » listés par la mafia conglo-étatique. Son avenir s’était éclairci. Il était désormais un résistant, un combattant de la vérité. Il n’aurait plus à faire de compromis, à feinter, mentir, donner le change. Ça le grisait de s’engager à visage découvert dans la bataille. Et la bataille s’annonçait rude.

La console indiquait qu’il restait à peine une demi-heure avant la fin du bond. Juste le temps de se brancher sur le vaisseau et de se concentrer. Tout allait se jouer en quelques instants. Il devait faire le vide, débarrasser son esprit de ce qui l’encombrait, s’immerger totalement dans la base de données pour devenir l’Érythrée. Il ajusta le fauteuil du poste de pilotage et se cala confortablement. Au niveau de l’appuie-tête, il saisit le minuscule câble de connexion, enficha doucement la prise dans son bioport et posa ses mains dans les encoches palmaires situées de chaque côté du tableau de bord. Il prit une profonde inspiration, ferma les yeux et visualisa un lac tranquille, sous un ciel sans soleil, d’un bleu intense. L’eau et le ciel se rejoignaient à l’horizon. Il laissa sa conscience glisser doucement vers ce point de convergence, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus ni eau ni ciel. Il flottait maintenant dans un néant cobalt et silencieux.

Devant lui, un minuscule point apparut et grossit peu à peu pour devenir un cercle qui formait l’entrée d’un tunnel de lumière. Il s’y engagea et se trouva instantanément projeté au cœur du processeur cybernétique de l’Érythrée. Gusar n’avait jamais réussi à apprécier cette sensation métallique qui envahissait le cerveau lorsqu’on plongeait dans un réseau informatique. Il la laissa passer à travers lui et elle finit par s’estomper. Le mur de données défilait tout autour de lui à 360 degrés. Au centre pulsait une sphère rouge orangée. L’IA du vaisseau. Il la toucha de sa main virtuelle et elle disparut. Elle s’était mise en mode assistant. Il avait maintenant le contrôle des moindres circuits de l’appareil. Il lui suffisait d’y penser pour les commander.

Désormais, il était le vaisseau. Il sentait sur sa coque le léger frémissement du bouclier d’antimatière qui lui permettait de trouer l’espace à une vitesse hyperluminique. À travers ce cocon qui le protégeait, il voyait les systèmes solaires défiler, pas plus gros que des têtes d’épingles. Ses sens étaient décuplés. Il bénéficiait d’une vision panoramique totale, à la fois devant, dessous, au-dessus et sur les côtés. C’était encore un peu déstabilisant, mais il s’y habituait rapidement. Soudain, un compte à rebours apparut en surimpression. Loin devant lui, un point lumineux se rapprochait à toute allure. Il émergea au beau milieu de la flotte.

Une centaine de vaisseaux orbitait autour de la planète. Dix bâtiments-mères et une kyrielle d’intercepteurs. Il ressentit le mouvement de surprise qu’il venait de créer. Il vit les vaisseaux les plus proches s’écarter brusquement comme on tente d’éviter un projectile à la dernière minute. L’hypernavigateur toujours sous tension, il alluma les réacteurs conventionnels et les poussa immédiatement au maximum. On le contactait. Avant de répondre, il activa l’avatar holographique. « Bonjour, Butch. Vous vous décidez enfin à nous rejoindre !
— Disbadi ? Je vous croyais mort.
— Oui, ça m’arrive quelquefois. Mais je vais mieux maintenant.
— Vous êtes donc un clone.
— C’est mon clone que votre amie a descendu.
— J’aurais dû m’en douter.
— Nous devons parler, Butch. Montez à bord.
— Vous n’avez pas encore trouvé l’artefact ?
— Ce n’est qu’une question de temps, vous le savez bien. Et à propos, ne cherchez pas à en gagner cette fois. Éteignez vos moteurs.
— Vous avez déployé les grands moyens. Si je vous obéis, je n’ai plus aucune marge de négociation.
— Que voulez-vous négocier ?
— Ma réhabilitation, l’annulation des accusations que vous portez contre moi.
— C’est envisageable, même si ce n’est pas moi qui vous accuse de quoi que ce soit. Mais pour ça, vous devez venir.
— Ne me prenez pas pour un imbécile. Une fois sur votre vaisseau, vous me ferez mettre en cage. Mettons-nous d’accord maintenant, je vous rejoins ensuite. »

Gusar voyait les intercepteurs s’approcher et les vaisseaux-mères prendre lentement position à proximité de l’Érythrée. Il se faisait encercler. L’armada se concentrait sur lui et abandonnait provisoirement la surveillance de la planète. Il diminua le débit des réacteurs et se dirigea vers le bâtiment avec lequel il était en liaison. « Très bien. Que voulez-vous ?
— Un non-lieu pour toutes les charges qui sont retenues contre moi. Vous me le transmettez et je vous donne la localisation exacte de l’artefact.
— Qui me dit que vous ne fuirez pas une fois le non-lieu transmis ?
— Vous voulez dire que votre armée surpuissante pourrait laisser s’échapper un minuscule vaisseau de chineur non armé ?
— Coupez vos moteurs dans ce cas. Y compris l’hypernavigateur.
— Laissez-moi un instant. »

La flotte s’était entièrement rassemblée autour de l’Érythrée. Un essaim prêt à fondre sur sa cible. La configuration était parfaite. Gusar tressaillit de soulagement quand, dans la seconde suivante, le signal clignota au cœur du flux de données. Butch était synchro. Il lança aussitôt le calcul du bond et ouvrit les panneaux d’accès de la salle de chargement principale, libérant quatre ogives. D’une simple impulsion mentale, il déclencha leur mise à feu et rappela Disbadi, cette fois sans passer par l’avatar. « Gusar ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que je vous ai bien baisé.
— Traître ! Vous le paierez !
— Saluez le diable de ma part. »

Au moment où l’Érythrée sautait, d’immenses corolles se déployaient, éblouissantes, dévorant silencieusement l’espace. L’armada fut instantanément vaporisée. De l’autre côté de la planète, le petit vaisseau de Gusar plongea dans l’atmosphère. Butch se dirigeait vers le continent principal, dans l’hémisphère nord.


vendredi 27 avril 2018

Un pont plus loin

Les sentiers du Granto
épisode 5/8

(Tous les épisodes)

Butch était devant une passerelle qu’il s’apprêtait à franchir. Quelque chose le retenait. Il devait s’y engager et en même temps, il savait qu’il ne devait pas le faire. Son esprit était comme scindé en deux. Une sensation étrange, pas vraiment désagréable, plutôt inconfortable. Sous l’édifice, coulait un filet de musique paisible et cristallin. Une brume chaude s’éleva peu à peu autour de lui. Le ruisseau musical s’amplifia. Butch restait là, immobile, partagé. De l’autre côté, la brume prit lentement une forme humanoïde. Une femme. Son visage était flou. Il entendit sa voix, mais elle était recouverte par le son de la musique, de plus en plus forte, de plus en plus en plus insistante.

Butch se réveilla en sursaut. Et en sueur. Sa cabine baignait dans une semi-pénombre. L’alarme de l’ordinateur résonnait, répétitive. Il dormait depuis douze heures. Il se leva et grommela un « C’est bon, je suis réveillé, ordinateur, fin de l’alarme ! » avant de se diriger d’un pas mal assuré vers la salle de bains. Il passa ensuite à l’infirmerie pour faire refaire ses pansements. Ses brûlures guérissaient bien grâce aux soins de l’automed dont, fort heureusement, les circuits positroniques n’étaient pas conçus pour pouvoir se vexer.

L’Érythrée était un vaisseau suffisamment vaste pour qu’un pont entier, le pont supérieur en l’occurrence, soit consacré aux quartiers de vie. En plus d’une salle de stockage des réserves de nourriture, il comprenait à l’origine dix cabines pour deux personnes. Elles étaient disposées autour d’un vaste espace central ouvert, qui faisait fonction de cuisine et de salle à manger — une espèce de mess. Butch avait transformé deux de ces cabines : l’une en infirmerie, l’autre en bibliothèque. Les livres étaient sa passion, il les collectionnait depuis l’enfance.

Juchée sur le comptoir, Bastet attendait son maître, impatiente. Elle émettait des ondes sans équivoque. Des ronrons caressants mêlés d’une supplique signifiant très clairement qu’elle avait certes faim, mais d’autre chose que ses croquettes habituelles. Butch se planta devant le synthétiseur et commanda deux solides petits-déjeuners : une grosse part de viande hachée crue pour son fauve, café noir, jus de fruits, œufs brouillés, fromage frais et tartines grillées pour lui. En prenant son repas, Butch se dit qu’il était temps de consulter le microcristal que lui avait confié Sioben. Il ne l’avait pas fait plus tôt pour éviter toute surprise — bonne ou mauvaise, mais plutôt mauvaise — et être sûr de pouvoir se reposer quelques heures. Il ne l’avait pas davantage branché sur son bioport, par pure vigilance. Sioben avait l’air honnête, mais risquer d’introduire un virus dans ses implants crâniens était la dernière chose dont il avait besoin.

Tant que le cristal n’était pas inséré dans un lecteur, il était a priori inoffensif. Mais il rechignait à faire quoi que ce soit qui pouvait mettre sa planque en danger. Il était hors de question de brancher ce truc-là sans avoir pris un minimum de précautions. Trois heures plus tard, précautions prises, Butch introduisit le cristal dans l’un des ports sécurisés du poste de pilotage. C’était un enregistrement holographique. La projection miniature de Sioben se matérialisa au-dessus de la console et se mit aussitôt à parler.

« Bonjour Butch. Si vous êtes en train de consulter ce message, c’est que notre rencontre ne s’est pas passée exactement comme je le souhaitais. J’espère au moins avoir eu le temps de vous dire que j’appartiens à la confrérie O’Nissi. Notre organisation n’est pas secrète, je dirais plutôt qu’elle est discrète. Nous n’aimons guère la publicité. C’est sans doute la raison pour laquelle vous n’avez jamais dû entendre parler de nous auparavant.

Nous savons ce que vous avez découvert dans le bras de Persée. Ceci dit, nous ne vous avons ni espionné, ni suivi. Nous le savons simplement parce que nous sommes des initiés, comme vous-même l’avez été sur cette planète. Le lien psychique que vous avez établi là-bas a retenti dans tout l’éther. Et nous l’avons senti. Ça peut peut-être vous sembler complètement fou, farfelu même, mais c’est la vérité. Pour nous aussi, ça a été un choc. Nous sommes un très petit groupe et il faut de nombreuses années de formation à nos aspirants pour maîtriser une infime partie de cette connaissance. Jusqu’à présent, personne avant vous n’avait pu entrer directement en contact avec une entité. Même nos grands maîtres ne peuvent pas échanger… dialoguer, comme vous avez été capable de le faire. Vous possédez un don très rare. Probablement unique. C’est pour ça que vous êtes en grand danger. Vous détenez la clé d’un pouvoir incommensurable. Et comme vous vous en êtes déjà rendu compte, ça attise les convoitises. Et ça provoque la violence. »

Butch passa la main à travers la projection holographique qui se mit en pause. Sioben lui avait clairement dit que le microcristal contenait des informations importantes pour lui. Non que son petit discours fût dépourvu d’intérêt, mais pour l’instant, il ne lui était pas non plus d’une utilité cruciale. Il se demandait où l’O’Nissi voulait en venir.

« Ce pont qui vous a mis en présence de l’entité est une porte. Une porte qui s’est ouverte trop tôt. Et si certains hommes comme Disbadi accédaient à ce passage, vous pouvez être certain qu’ils asserviraient l’entité sans hésiter. Vous savez ce qu’ils font, ces hommes-là… Depuis des siècles, ils dirigent ces grands conglomérats qui sont comme des sangsues et qui pompent la vitalité des planètes, les unes après les autres. Je ne vous fais pas un dessin, vous en savez autant que moi. Après la Terre dont ils ont fait ce cloaque que tout le monde essaie de fuir aujourd’hui, chacune des planètes sur laquelle l’humanité s’est installée a été exploitée et irrémédiablement dévastée de la même façon. Aucune leçon n’est jamais tirée. Leur cupidité ne connaît pas de limite, pas de morale, pas de déontologie. Quant à nos gouvernements planétaires, si on peut appeler ainsi ces ersatz de structures étatiques, on ne peut pas leur faire confiance, même moins je dirais. Dans un certain sens, ils sont pires. Au moins, les conglos assument leur avidité, leur addiction au pouvoir et à l’argent. C’est leur raison d’être, en fin de compte. Les gouvernements, eux, se parent encore et toujours de grandes vertus mais ils font la même chose, en douce. Et tous veulent mettre l’univers à leur botte.

Pardonnez-moi si je vous ennuie avec mes convictions politiques. Elle ne vous servent à rien, vous qui êtes en fuite, traqué comme un criminel. Mais deviez savoir dans quelle partie vous vous êtes engagé. Il faut les arrêter cette fois, Butch. Et le seul moyen, c’est de retourner là-bas et de détruire ce pont. Vous devez fermer cette porte, c’est la seule solution. Vous seul pouvez le faire. Ce sera difficile, ils vous attendent. Ils savent que vous allez y retourner et ils ne vous feront pas de cadeau. Ne leur en faites pas, vous non plus ! Une dernière chose. Depuis que vous l’avez branché, le cristal fonctionne comme une balise subspatiale. L’un de nos amis est désormais en route pour vous prêter main-forte. Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas un piège. Faites-moi confiance et attendez-le : vous aurez besoin de lui. »

Butch étouffa un juron. Il se doutait de ce coup-là. Cinq heures plus tard, devant l’Érythrée qui flottait dans l’espace loin de tout système solaire, émergea un petit vaisseau profilé, ultrarapide. Un signal tinta dans l’habitacle. On le contactait. « Salut Butch, tu m’as l’air en forme !
— Gusar ? Eh ben, ça, pour une surprise… »


vendredi 20 avril 2018

Une panthère nommée Bastet

Les sentiers du Granto
épisode 4/8

(Tous les épisodes)

S’échapper de Zerfa n’avait pas été une mince affaire. Butch était blessé et, malgré l’adrénaline qui saturait son cerveau, il avait dû fournir un gros effort de concentration pour réussir à piloter l’Érythrée. Dès qu’il avait décollé, des intercepteurs s’étaient lancés à sa poursuite. Il avait aussitôt compris qu’il ne devait pas laisser à ses adversaires le temps de s’organiser. La seule manœuvre qui pouvait lui permettre de s’extirper de ce piège était mortellement insensée. Sans hésiter, il avait programmé un bond depuis l’atmosphère de la planète, en prenant le risque de faire exploser son vaisseau à l’entrée de la fenêtre d’hyper-navigation. L’essentiel était de filer au plus vite vers un endroit tranquille où il pourrait se soigner et réfléchir à la suite des événements.

Les seules coordonnées qui lui étaient venues à l’esprit quand l’ordinateur lui avait indiqué qu’il était prêt à sauter étaient celles d’un système à naine rouge situé aux confins de la zone connue de la galaxie, autour duquel gravitait un immense champ d’astéroïdes. Ce type de système n’intéressait pas grand monde : il ne pouvait a priori y abriter la vie et une éventuelle exploitation n’était économiquement pas rentable en regard du type banal de minéraux qui le composaient et surtout, de sa situation totalement excentrée. Mais quand il l’avait découvert par hasard quelques années auparavant, Butch avait immédiatement compris que le champ d’astéroïdes pourrait un jour lui servir de planque. Une planque parfaite ; qui pouvait trouver un vaisseau posé sur un obscur caillou perdu au milieu de milliers d’autres dans un coin paumé de l’espace ?

Personne, sauf si on savait où chercher, évidemment. Sa fuite avait été trop facile. Il n’en aurait pas mis sa main à couper, une main c’est trop précieux, mais il était quasiment certain qu’on avait posé un mouchard à bord. Ou sur la coque. Bref, il y avait fort à parier que ses suiveurs étaient en mesure de le suivre à distance.

Le bond devait durer cinq heures. Il avait donc un peu de temps pour trouver et détruire un éventuel émetteur, qui pouvait avoir été placé n’importe où sur un vaisseau qui mesurait soixante-dix mètres de long, vingt-cinq de large et qui comptait quatre ponts. En comparaison, chercher une aiguille dans une botte de foin était du pipi de chat. Avant tout, il devait d’abord s’occuper un minimum de lui s’il voulait pouvoir tenir le coup. Il était dans un sale état. La bombe ne l’avait pas tué, mais il s’en était fallu de peu. Et maintenant que le calme était revenu, son corps commençait à lui envoyer de douloureux signaux de protestation.

Butch fila vers le centre du vaisseau où se trouvait l’infirmerie. Une pièce qu’il avait spécialement aménagée avec des équipements qui n’étaient certes pas dernier cri, mais qui lui permettaient de se soigner efficacement. Il se glissa sous le scanner. Rien de cassé, aucune compression interne, pas d’hémorragie, mais beaucoup de brûlures dont certaines assez graves. L’automed lui proposa un calmant avant de commencer à nettoyer les plaies. Butch refusa. Il ne fallait surtout pas qu’il s’endorme, ce n’était pas le moment. Le prélèvement du tissu fondu sur ses chairs brûlées fut un nouveau traumatisme. Il faillit s’évanouir à deux reprises. Une heure plus tard, les pansements cicatrisants posés, il exigea une piqûre de stimulants. Le robot débita que c’était contre-indiqué et qu’il avait besoin de repos. Ce à quoi Butch répondit vertement qu’il venait de lui donner un ordre qui n’avait rien de facultatif. L’automed couina et lui fit sa piqûre. Butch le désactiva en guise de remerciement.

De retour dans le poste de pilotage, il s’installa aussi confortablement que possible dans son fauteuil préféré et prit une profonde inspiration. Il devait procéder par ordre. Le microcristal que lui avait donné Sioben pouvait-il contenir un émetteur ? Butch n’y croyait qu’à moitié. Ce n’était pas logique. Sioben et ses étranges amis les O’Nissi avaient risqué — et sacrifié — leur vie pour l’aider à s’échapper. S’il écartait cette possibilité, il lui restait tout l’Érythrée à fouiller.

C’est à ce moment précis que Bastet choisit d’apparaître. Elle se frotta contre les jambes de Butch. Les vagues d’ondes ronronnantes qu’elle émettait flottaient dans la cabine, apaisantes. Machinalement, il lui flatta le col et lui malaxa les bajoues, provoquant des miaulements rauques et feutrés de contentement. « Comment ça va ma beauté, pas trop secouée ?
— Brèoow, nawnn, brrèoow.
— T’aurais pas une idée pour trouver ce maudit mouchard toi, hein ?
— Mrrrrraouu, chawssss ? »

Bastet sauta souplement sur les genoux de son maître et planta ses yeux d’or dans les siens, oreilles dressées, moustaches vibrionnantes. Quand il l’avait recueillie, Butch avait pourvu son félidé fétiche d’un implant neuronal qui augmentait ses facultés cognitives et lui donnait une capacité télépathique limitée — assez pour lui permettre d’être indépendant à bord du vaisseau et de commander le distributeur de nourriture. Mais cette petite amélioration ne faisait que renforcer un don déjà présent chez Bastet qui, naturellement, « parlait » déjà beaucoup. Et qui, depuis, pouvait ainsi échanger avec son maître par formules archétypales. Oui, non, câlin, dormir, chaud, froid, faim, chasser…

L’idée était dingue et peut-être possible, dictée par les circonstances. Bastet lovée sur ses genoux, il ferma les yeux et déclencha son modem cervical. La connexion avec l’ordinateur de l’Érythrée se fit instantanément. Le mur de données s’afficha sur ses paupières closes. Il entra dans le réseau de communication et se brancha sur le module cybernétique. Il avait devant lui le schéma psychique de Bastet. Il sélectionna l’instinct et le copia dans la base centrale du système de détecteurs. Il y ajouta une variable à laquelle il donna une forme de souris. En ouvrant les yeux, il vérifia sur l’écran de contrôle que les détecteurs internes et externes, dotés de leur nouveau paramètre de chasseur, fonctionnaient à pleine puissance. Il fallait attendre. L’alarme le réveilla deux heures plus tard. Submergé de fatigue, il avait sombré dans un sommeil agité.

L’intrus était localisé sur la coque extérieure. Butch réagit immédiatement et interrompit le bond en quelques secondes. Au hasard. Tant pis pour les protocoles de sécurité. L’Érythrée émergea brutalement aux abords d’une géante gazeuse. Il récupéra une mini-sonde dans la salle des lanceurs, enfila sa combinaison et opéra une sortie. L’émetteur se situait à l’arrière, tout près des moteurs. Il le décolla précautionneusement et l’inséra dans le petit compartiment supérieur de la sonde. De retour dans le vaisseau, il entra des coordonnées sur la console de télémétrie. La sonde alluma son moteur photonique et prit lentement la direction du centre de la galaxie. Elle ne ferait pas illusion longtemps mais ses poursuivants étaient désormais incapables de retrouver sa trace — sous réserve qu’il n’y ait pas d’autre intrus à bord.

Butch programma un nouveau bond intermédiaire. Compte tenu de la situation, il ne voulait pas émerger directement dans les parages de sa planque. Il jugea qu’un parsec de distance était suffisant pour observer avant d’approcher. De toute façon, les détecteurs de l’Érythrée perdaient leur précision au-delà de trois années-lumière. Et trois années-lumière, c’était un excellent périmètre pour arriver discrètement et effectuer si nécessaire une retraite d’urgence.

La naine rouge éclairait mollement les sept planètes qui composaient son système. Deux d’entre elles gravitaient très près de leur étoile en rotation synchrone. Le spectacle était majestueux. En vitesse réduite, le vaisseau se fraya un passage dans la ceinture d’astéroïdes. Personne se semblait l’attendre et l’espace alentour était exempt de toute forme de technologie, comme à chaque fois qu’il avait débarqué dans le coin. L’ordinateur repéra l’objet céleste. Un petit planétoïde d’environ trente kilomètres de diamètre. Butch dirigea doucement l’Érythrée vers la surface chaotique. Un immense cratère apparu sous la proue. Au pied de la paroi, il y avait une ombre presque invisible pour un œil non averti. L’ombre grandit et se transforma en caverne au fur et à mesure que le vaisseau approchait. « Mrraww ?
— Oui, ma belle, on est arrivés. On va pouvoir souffler un peu. »


vendredi 13 avril 2018

Le clan des O’Nissi

Les sentiers du Granto
épisode 3/8

(Tous les épisodes)

Cinq hommes armés — et visiblement surentraînés — attendaient les deux fugitifs dans le sous-sol du Central. Le chef du commando tendit à Line et Butch deux générateurs de ceinture qu’il leur intima d’activer d’un ton sec. « En route. Et sans bruit, grommela-t-il.
— Attendez, où va-t-on comme ça ?
— Faites-nous confiance, Butch.
— Non mais vous plaisantez ? Qu’est-ce que…
— J’ai dit silence ! »

Butch se renfrogna. La scène était digne des plus mauvais cybertrips qu’il ait jamais faits, mais il admit qu’il n’avait pas de meilleur choix que suivre le mouvement. En file indienne, ils s’engagèrent dans le labyrinthe des égouts de Zerfa. Les boucliers portatifs ne les isolaient pas des effluves pestilentiels. L’humanité s’était répandue dans une partie de la galaxie, voyageait la plupart du temps plus vite que la lumière à bord de puissants vaisseaux spatiaux, mais chaque ville de chacune des cinquante planètes de l’empire humain continuait invariablement d’être bâtie au-dessus d’un bon vieux réseau d’égouts.

Butch avait l’impression que sa petite vie tranquille avait littéralement volé en éclats. Et ce n’était pas qu’une impression. D’un côté, il s’en sortait plutôt bien, de l’autre, tout allait de mal en pis. À l’heure actuelle, il devait non seulement être recherché pour un prétendu viol de mineure, et le trucage de l’ordinateur de son vaisseau, mais également pour meurtre et évasion en bande organisée. Tout ça en moins de vingt-quatre heures. Un véritable record.

Line et Butch cheminaient à la maigre lueur d’une minitorche tenue par l’un des hommes qui suivaient derrière eux. Elle ne servait qu’à baliser leur route. Les gars étaient équipés d’une tenue de combat qui incluait un casque à vision assistée. Ils semblaient parfaitement connaître leur itinéraire et Butch s’en félicita. Sans eux, il se serait tout simplement perdu et serait probablement déjà tombé dans le canal qui charriait les eaux usées.

Soudain, l’éclaireur leva la main et la petite troupe se figea à quelques mètres d’une intersection. Un bourdonnement magnétique résonnait. Les tri-v avaient été lancés. Ils se plaquèrent instinctivement contre la paroi gluante. Le capteur à suspension magnétique s’immobilisa quelques instants au milieu de l’échangeur en tournoyant sur lui-même avant de poursuivre sa patrouille dans un tunnel adjacent. Ils se remirent en marche en accélérant le rythme. D’autres tri-v allaient suivre et il leur serait bientôt impossible de tous les éviter.

Ils arrivèrent dans une impasse. L’homme de tête s’avança vers le mur du fond et une console virtuelle surgit instantanément. Il entra un code sur le clavier de lumière et le mur se désocculta pour révéler une cabine métallique. L’ascenseur s’éleva en silence et, après de longues minutes, les portes s’ouvrirent sur une vaste pièce sans fenêtre, occupée par une dizaine d’hommes et de femmes. L’un d’eux s’approcha, un sourire affable aux lèvres. « Bonjour, je suis Sioben. Nous vous attendions.
— Où sommes-nous ? Et qu’est-ce que tout ça signifie ?
— Vous êtes en sécurité ici. Venez vous asseoir, nous devons parler. »

Sioben désigna d’un geste la grande table ovale autour de laquelle étaient disposés des sièges confortables. Les hommes du commando le saluèrent et sortirent par une porte qu’on remarquait à peine mais qui s’effaça automatiquement devant eux. Line et Butch désactivèrent leurs générateurs et prirent place. « Désirez-vous manger quelque chose ?
— Ce n’est pas de refus. J’ai soif aussi. Et mal à la tête. »

Sioben acquiesça et fit un signe à l’un de ses compagnons. « Vous allez devoir quitter Zerfa et retourner rapidement sur votre planète.
— Décidément, tout le monde est au courant de ma petite découverte !
— Ce n’est pas une « petite » découverte, Butch, vous le savez bien.
— Ah ! Parce que vous connaissez mon nom.
— Je sais beaucoup de choses vous concernant.
— Pas moi. Quelle est cette… mmm… amicale ?
— Nous appartenons à la confrérie O’Nissi. Et nous veillons à ce que certaines choses ne tombent pas entre de mauvaises mains. »

L’acolyte revenait en poussant devant lui un chariot rempli de victuailles. Line prit un verre d’eau et Butch se servit à manger. Il n’eut pas le temps de porter la nourriture à sa bouche. Autour de la table, les O’Nissi s’étaient brusquement immobilisés. Sioben pencha la tête puis se leva. Un pli d’inquiétude s’était formé sur son front : « Ils entrent dans l’immeuble. Je suis désolé Butch, vous vous restaurerez plus tard ». La porte invisible se rouvrit sur le commando. « Nos hommes vont vous accompagner jusqu’à votre vaisseau. Line ira avec vous. Tenez, vous brancherez ceci sur votre bioport. »

Sioben lui tendait un microcristal. Butch hésita. « Il contient les informations importantes. Partez, maintenant.
— Mais… et vous ?
— Nous savons ce que nous avons à faire. Nous nous reverrons, soyez-en sûr. »

Butch se dit que sa journée était plus que maudite. Il se retrouvait encore dans un ascenseur avec, cette fois, un policier qui n’en était plus vraiment un, des inconnus qui n’étaient certainement pas des policiers et sans le moindre doute, tous les policiers de Zerfa à leurs trousses. Gusar devait être en pétard. Et il y avait de fortes chances pour que ce soit lui-même qui conduise l’escouade qui envahissait le bâtiment.

La cabine s’arrêta avant d’avoir atteint le rez-de-chaussée. Ils prirent un couloir au bout duquel Butch reconnut l’une des passerelles privées qui menaient aux aérodocks. La traversée se fit au pas de course. Ils débouchèrent sans encombre sur l’esplanade qui desservait les bras d’amarrage. Elle était étrangement vide. D’habitude, cet endroit grouillait de monde — dockers, chineurs, douaniers, commerçants. La première rafale de laser faucha les deux hommes qui fermaient la marche. Les tirs avaient troué leurs boucliers comme du papier. Ils étaient réglés au maximum. Pour tuer, sans sommation.

Line et Butch se jetèrent au sol. Le reste du commando prit aussitôt position en demi-cercle et un enfer de rayons mortels se déclencha. Line serra le bras de Butch et lui indiqua le sas tout proche qui conduisait à l’Érythrée. Et qui était hors d’atteinte sous ce déluge de feu.

D’un coup d’œil, le chef du commando évalua la situation. Une petite boule métallique apparut alors dans sa main. Il leva le pouce en direction de Line et lança la bombe au centre de l’esplanade. Butch eut l’impression que le monde entier éclatait. Le souffle le projeta et il se retrouva nez à nez avec le sas. Il se releva en chancelant. Le silence était entrecoupé de grésillements et de gémissements. Les trois derniers hommes du commando gisaient inertes. Aucun de leurs boucliers n'avait résisté au souffle de l'explosion. Line était couverte de sang. Il s’approcha et elle ouvrit péniblement les yeux. « Fu… fuyez.
— Je vais vous porter jusqu’au vaisseau, je ne vous laisse pas ici.
— Non, c’est fini. A... allez-vous en.
— Line ! »

De l’autre côté de la salle dévastée, des bruits de pas se faisaient entendre. Butch passa les doigts sur les yeux de la jeune femme et se retourna vers le sas. La porte n’avait pas souffert. Il mit sa main dans la serrure palmaire. L’Érythrée attendait au bout du quai. Il parcourut les dix derniers mètres en boitant et s’engouffra dans l’écoutille principale de son vaisseau.


vendredi 6 avril 2018

Le bras de Persée

Les sentiers du Granto
épisode 2/8

(Tous les épisodes)

Line aimait bien Butch. Elle savait à quel point une séance de psycho-sondeur effectuée sur un esprit qui venait d’être cracké pouvait être dangereuse. Et incroyablement douloureuse. Comme si on charcutait une blessure toute fraîche au scalpel et à vif. Elle s’était appliquée à engager la procédure progressivement afin que le dump cause le moins de dommages possible. Butch lui en était reconnaissant. Mais il était allongé sur la couche raide de sa cellule et les vagues de douleur lancinante qui lui labouraient le cerveau le rendaient hargneux, même envers la jeune femme. « Voulez-vous un antalgique ?
— Allez vous faire voir.
— Désolée, Butch. J’ai fait ce que j’ai pu pour limiter la casse.
— Ouais, je sais. Donnez.
— Reposez-vous. Vous allez en avoir besoin. »

L’effet de la drogue fut immédiat. Line lui avait refilé la dose. Butch se détendit en sentant la morphine se répandre dans son organisme. Il avait un peu de répit pour réfléchir. Au labo, entre deux tourbillons de souffrance, il avait pu lire un certain soulagement sur le visage buriné de Gusar. Si le sondeur n’avait rien détecté de la manipulation à laquelle il s’était livré en catastrophe, il avait bien révélé la séquence artificielle encodée dans ses neurones. Celle du viol. Pauvre gamine. Si la scène qui le montrait en train de participer à cette mascarade était de toute évidence un montage, la fillette n’en avait pas moins subi les sévices en question. Elle était foutue. Et les autorités de Zerfa voudraient un coupable.

« On » voulait le mettre hors-jeu. Et ça ne pouvait avoir qu'un lien direct avec son passage imprévu sur la planète au pont étrange. Depuis qu’il avait été branché au sondeur, cet atterrissage n’était plus secret. Il avait donc un problème de plus. Le scan ne correspondait pas avec son journal de bord.

Maquiller les données de l’ordinateur de leur vaisseau était une pratique courante parmi les chineurs de l’espace. Il fallait savoir protéger ses découvertes sous peine de ne pas faire de vieux os dans la profession. Mais ça restait un délit majeur, un crime même sur certains des différents mondes humains. Tout le monde le faisait, personne n’en avait le droit. Tout le monde fermait les yeux, personne ne devait se faire prendre. Pour la seconde fois aujourd’hui, Butch se traita mentalement de crétin. Il s’était fait avoir comme un bleu. À double titre. Si ce n’était pas pour le viol, c’était pour ce reformatage illicite.

Seule conclusion, il avait été manipulé depuis le début. Lorsque Disbadi l’avait contacté six mois auparavant, il aurait dû — là encore — écouter son intuition. Sa petite sonnette intérieure s’était pourtant bien déclenchée. Avec sa voix de fausset, son menton fuyant et son haleine acide, Disbadi n’avait rien pour inspirer confiance. Rien, si ce n’est une position très officielle au sein du métaconglo et un contrat d’expédition assorti d’une somme qui faisait oublier sa face de pet et son odeur rance. Après tout, on a le droit d’être moche et de puer sans être psychopathe pour autant.

Cent mille crédits pour finir de cartographier le dernier cadran du bras de Persée. C’était certes un montant alléchant, mais pas non plus extraordinaire pour ce genre de voyage. Une bonne affaire a priori, rien d’anormal. Butch avait déjà mené des expéditions similaires pour les conglos et tout s’était toujours relativement bien passé.

Il avait transmis les cartes à Disbadi dès son retour sur Zerfa, comme convenu. En omettant simplement d’indiquer sa trouvaille. Quand on est mandaté pour cartographier une région vierge de l’espace, rien n’oblige à révéler ce qu’on y a déniché. On cartographie, on livre les cartes, point. Si « on » lui avait collé cette accusation sur le dos, c’est qu’on savait qu’il avait découvert quelque chose. Comment ? Ça, c’était une question à laquelle Butch se promit de répondre un de ces jours. Et il sentait que la négociation n’allait pas tarder… puisqu’on avait fait en sorte qu’il ne soit pas en position de négocier.

Quoi qu’il en soit, il devait se sortir de là rapidement. Sur Zerfa, la justice était expéditive. Les violeurs étaient pendus haut et court. À l’ancienne. Et la peine pour la falsification d’un journal de bord était au mieux la saisie du vaisseau, au pire une bonne dizaine d’années de prison. « Navré de vous retrouver dans cette situation.
— Disbadi ! Mais quelle coïncidence. Je pensais justement à vous.
— Je suis venu vous offrir mon aide.
— Évidemment. »

Premier round. Face de pet se tenait bien droit derrière le champ de force, son éternelle petite sacoche à la main. Sa voix détonnait toujours autant. Il était calme et sûr de lui, mais la petite lueur qui brillait désormais dans ses yeux globuleux démentait son apparence de personnage falot. Butch redressa sa grande carcasse. « J’ai pris connaissance des résultats du sondeur. Si la police ne retrouve pas les vrais responsables, cela ne suffira pas à vous innocenter.
— Sans blague.
— Laissez tomber les sarcasmes, Butch. Je suis votre ami.
— Je connais mes amis.
— Vous allez moisir dans cette cellule.
— Merci, ça, c’est une info qui m’aide beaucoup. Dites-moi plutôt ce que vous voulez.
— Vous n’avez pas rempli votre part du contrat.
— Vous avez eu vos cartes.
— Elles ne sont pas complètes. Et vous avez trafiqué votre journal de bord.
— C’est bien possible.
— Nos avocats peuvent vous faire libérer en un rien de temps. »

Deuxième round. La sonnette intérieure faisait un vacarme assourdissant. Butch plissa les yeux, tous les sens en éveil. « Cette planète n’a aucun intérêt pour le Méta.
— Ce n’est pas à vous d’en décider.
— Je l’ai découverte. Je suis seul juge.
— À quoi vous servira-t-elle au fond de votre trou ? »

Butch se mordit la langue pour ne pas répondre vulgairement. La planète ne pouvait pas tomber entre les mains des conglos. D’habitude, il se fichait éperdument de ce que faisaient les compagnies des informations qu’il collectait pour elles. Les cartes servaient à la navigation — sans coordonnées précises, programmer un bond hyperluminique vers une région inconnue de l’espace confinait au suicide. Et les rares planètes habitables recensées sur ces nouvelles cartes étaient aussitôt colonisées ou mises en coupe réglée. Ou les deux à la fois. Au profit exclusif des conglos.

Celle-là, pas question. Il l’avait promis. Butch avait beaucoup de défauts, mais il ne s’était jamais renié. Et ne tenait pas à commencer. « À rien, c’est vrai.
— Vous devenez raisonnable.
— Non, je suis piégé.
— Quelles sont les coordonnées ?
— Quelles sont mes garanties ?
— Ma parole.
— Elle ne vaut pas un pet.
— Vous cherchez à gagner du temps. Ça ne vous mènera nulle part.
— Le temps, c’est… »

Troisième et dernier round. Disbadi s’était raidi comme si on lui avait tiré dans le dos. Les yeux agrandis et la bouche ouverte de surprise, il s’affaissa sans bruit. Raide mort. Line se dirigea vers le panneau de commande et désactiva le champ de force. « Vite, sortez de là.
— Vous l’avez tué ! Line, ce n’était pas nécessaire.
— Si. Je vous expliquerai plus tard.
— Vous vous rendez compte des conséquences ?
— Ne traînez pas, nous avons très peu de temps. »


vendredi 30 mars 2018

Butch l'aventurier

Les sentiers du Granto
épisode 1/8

(Tous les épisodes)

L’aube était claire. Lavé par les pluies torrentielles des jours précédents, le ciel se parait de teintes profondes, un rose fuchsia bardé de strates jaune sombre, d’éclairs orange et d’ombres marine. Le halo du soleil, qui s’annonçait entre les tours majestueuses, éclairait le ballet des minuscules robots qui s’affairaient dans les allées et sur les passerelles. Zerfa bâillait en s'éveillant tandis que les machines finissaient de la régénérer.

Butch essayait de suivre les couineurs du regard, mais impossible, il y en avait trop. La poisse quand même, cette accusation de viol. Collectif en plus. Comment s’y était-il pris pour tomber dans un guet-apens aussi grossier ? Il n’aurait jamais dû se laisser convaincre quand Stirlane lui avait parlé d’une petite soirée sympa entre amis — un cercle très restreint avait-elle ajouté, mielleuse. Il s’en souvenait maintenant, son inconscient avait immédiatement décodé le plan foireux et l’hypocrisie du sourire. Mais sa conscience, elle, avait décidé d’être aussi sourde qu’un pot ; après quarante-huit heures passées aux aérodocks à décharger la cargaison de l’Érythrée, il en avait eu plein les reins et pris le parti de se les détendre. Stirlane tenait une boîte qui avait été à la mode il y quelques années. Un peu maquerelle, un peu dealeur, elle apparaissait toujours au bon moment pour proposer aux chineurs de l’espace exténués une distraction bien méritée.

Depuis son réveil, Butch était confiné dans l'une des chambres de l’infirmerie du Central, avec deux robgardes devant la porte. La pièce était balayée en permanence par le champ d’une multicam. Il avait émergé vaseux avec un mal de crâne terrible. L’incident allait lui coûter la journée, au moins, et il avait aussitôt compris que c’était exactement ce que l’on recherchait. Cette histoire puait la très grosse tuile à des kilomètres.

Gusar entra dans la pièce. L’officier semblait gêné. Il osait à peine regarder Butch, préoccupé devant la baie vitrée qui surplombait le vide étourdissant sous l’immeuble, faisant ressembler les rares Zerfis matinaux à des grains de poussière. « Vous vous êtes fourré dans un drôle de pétrin.
— J’ai été très bête en effet, mais qui peut croire que Stirlane se soit fait violer ?
— Butch, vous n’avez pas bien compris la situation. Il ne s’agit pas de Stirlane mais de sa nièce, Zina. Elle n'a même pas dix ans.
— C’est ridicule ! Je ne savais même pas que Stirlane avait une nièce. Je ne l’ai jamais vue.
— Vous avez été reconnu comme l’un de ses agresseurs. »

Gusar se rapprocha de Butch. Il baissa le ton jusqu’au murmure en se plongeant à son tour dans le spectacle du jour naissant : « Elle est dans un sale état, mon vieux.
— Il faut que je sache qui est derrière ça. Stirlane agit sur ordre, c’est évident.
— Ça ne va pas être facile, cette morue est liée à toute la pègre de Zerfa. Et d’ailleurs.
— Écoute, laisse-moi me brancher, vous verrez que…
— Nous t’avons déjà branché. Tu étais bien sonné quand nous t’avons trouvé. C’est Line elle-même qui s’en est chargée à ton arrivée au Central. Tes fichiers correspondent. On te voit… hum… participer. »

Butch sentit une main glacée lui tordre le ventre. Il fallait faire vite. « On a forcé ma mémoire et on a bidouillé mes engrammes, reprit-il à voix haute.
— Pour faire ce genre de manip, il faut une technologique qui ne court pas les rues.
— Je sais. Faites-moi passer au psycho-sondeur, il révèlera les traces.
— Vous n'êtes pas sérieux. Si on a déjà accédé à vos fichiers-mémoire, un dump pareil risque de vous causer des dégâts irréversibles.
— C’est ma seule chance, Chef.
— Y laisser votre cerveau, c'est une chance ?
— Pas pire qu’une condamnation pour viol de mineure.
— La mort ou la folie...
— Ouais. Super journée. »

Butch tendit les mains et Gusar fit un signe aux robgardes. L’un d’eux avança son gant métallique et un mince filin de duranium s’enroula aussitôt autour de ses poignets. Encadré par les deux colosses et précédé par le chef de la sécurité, Butch s’engagea menotté dans les couloirs glauques du Central.

Dans l’ascenseur qui les emmenait vers les niveaux inférieurs, il réfléchit à toute vitesse. Personne ne devait savoir ce qu’il avait trouvé. Il avait consigné son dernier voyage dans sa mémoire seconde. Les données flottaient à la lisière de son esprit, juste derrière son pare-feu à cryptage fractal. Mais les flics ne tarderaient pas à le détecter et il serait contraint de leur communiquer le code d’accès.

Le seul moyen de protéger sa découverte était d'altérer subtilement les lignes. Il lui restait cinq minutes, grand maximum, avant d’arriver au labo et de passer au sondeur. Butch regrettait amèrement de ne pas avoir mis à profit l’heure pendant laquelle il avait admiré l’aube depuis sa chambre de dégrisement au sommet de la tour du Central. Il aurait eu tout le temps de procéder aux ajustements nécessaires s’il avait pris la mesure de la panade dans laquelle il s’était mis.

Cinq minuscules minutes pour retoucher un téra de données. Une performance olympique. Cinq minutes pour que son voyage apparaisse comme une simple escale sur une obscure planète totalement déserte, où rien de vraiment intéressant ne s’était passé mis à part le chargement en eau potable et en oxygène de son vaisseau. Cinq minutes…

Il inspira discrètement, bloqua sa respiration et appela le flux. Son visage se figea sous l’intensité de l’effort. Pour ne pas attirer l’attention des robgardes, il ferma les paupières. Ses yeux se révulsèrent. Un léger film de sueur couvrit son front. La chute d’eau s’élargit, s’intensifia et recouvrit le pont aérien reliant les deux falaises, qui finit par disparaître, comme s’il n’avait jamais existé.

Les données suivantes — la traversée, la rencontre, la conversation — se perdirent dans la cascade. Les mots se détachèrent, s’espacèrent et furent emportés un à un par la chute, dans le bassin, six cents mètres plus bas, où ils coulèrent au fond de l’eau, plus lourds que des pierres de taille, impossible à distinguer des rochers naturels.

Butch expira au moment où les portes de l’ascenseur chuintaient. Gusar jeta un œil perplexe sur le prisonnier sans faire cas de la pâleur de son visage. L’angoisse, sans doute — à sa place, il serait angoissé. Il ne croyait pas un instant que Butch était mêlé à cette affaire sordide. Ce gars-là, bâti comme il était, avec sa gueule de dieu grec et ses yeux émeraude, ne devait avoir aucun mal à se lever qui il voulait, femme, homme, androx… Pourquoi prendre de force ce qu’on pouvait avoir d’un sourire ?

« Messieurs, installez-le. Butch, je vous le demande une dernière fois : est-ce vraiment ce que vous voulez ?
— Non. Mais je n’ai pas le choix.
— Line ?
— Je suis prête, Chef.
— Bien, procédons. »


vendredi 23 mars 2018

Le triomphe

Concorde, ligne 1. Ils sont assis tous les deux sur la rangée de quatre sièges située près des soufflets dans le sens du train.

Elle est brune, très brune. Ses cheveux longs sont simplement retenus par une barrette au sommet de la tête. Pas vraiment belle, pas laide non plus. Une « Ugly Betty » mince et menue. L’inévitable duvet ourlant la lèvre supérieure. À qui il ne manquerait pas grand-chose pour avoir un brin de charme. À commencer par une garde-robe moins démodée — et un choix plus inspiré que des bas en laine noirs sous une jupe en jean.

Lui non plus n’est pas un canon. Mais il possède une gueule slave virile qui ferait un malheur dans le Marais — et ailleurs. Il le sait. C’est ce qui lui permet de planter avec effronterie ses yeux droit dans ceux du quidam qui entre dans la rame au gré des stations. Trapu, cheveux ultracourts, il n’est pas mieux attifé qu’elle. Ses jeans plutôt serrés et ses jambes négligemment ouvertes laissent apercevoir que la nature l’a bien pourvu.

Les deux adolescentes qui leur font face échangent des regards entendus. Qu’elles espèrent invisibles. Mais qu’il capte. À l’affût. Et dont il se rengorge.

Il a crânement passé son bras gauche autour de ses épaules. Comme le font les couples, les amoureux. Elle n’a aucun geste de tendresse en retour. Il la serre contre lui à intervalles réguliers. Il semble vouloir la consoler. Elle se recroqueville. Essaie d’échapper à son emprise. Les stations défilent. Ils échangent quelques mots. À voix basse. Le dialogue devient plus nourri. Ce n’est pas du français.

Dans le bruit ambiant, les portes qui s’ouvrent et se ferment, les voyageurs qui entrent et descendent, le train qui démarre, roule, tangue et siffle, impossible de deviner de quelle langue il s’agit. Elle s’énerve, discrètement. Sans élever le ton. Leurs visages sont très proches l’un de l’autre. Les yeux dans les yeux. Elle est en colère. Il répond en secouant la tête négativement. Le train s’arrête. Les personnes qui étaient assises à côté d’eux s’en vont. D’un coup, elle se décale d’un siège.

Il reste seul. Surpris, gêné, honteux. Il réfléchit. Se tortille sur son siège. Se redresse. Referme ses jambes, lui jette des coups d’œil fréquents. Elle l’ignore totalement, se replie sur elle-même. Courbe le dos. Pose son visage dans ses mains. Elle ne pleure pas, elle est découragée. Dégoûtée.

Bastille. Il se lève. Se plante devant elle. Tente de prendre sa main. C’est là qu’ils doivent descendre. Elle refuse. Retire sa main, têtue. Ça sonne. Les portes se ferment. Il se rassied près d’elle. Nouvelle explication. Elle lève un doigt accusateur qui rythme les “non” que forment ses lèvres, identiques dans tous les langages. Il dépose un baiser sur sa joue. L’index admoneste encore, reproche. Il promet, redonne un baiser. Puis un troisième.

Gare de Lyon. Elle cède. Consent à se lever. Il l’enlace. Sur le quai, il tourne son visage en direction du wagon, à hauteur de la vitre où ils étaient assis. Il sourit. Une lueur de triomphe dans les yeux.

vendredi 16 mars 2018

La nostalgie est une chanson

Dans le petit magasin de terroir, fruits et légumes, fromages, œufs, pains, miel et confitures, glanant en cette seconde moitié du reste de ma vie entre les étals quelque produit de saison, j’ai soudain repris l’air magnétique diffusé par d’invisibles haut-parleurs, à voix basse, avec entrain, sans véritablement y prêter attention, My love has got no money, he’s got his strong beliefs, My love has got no power, he’s got his strong beliefs, et l’image, mémoire de mes presque trente ans, a surgi. Impétueuse ombre du passé, si cruelle aujourd’hui.

Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait dans l’inconscience de cette bête jeunesse quand il est venu à moi, foudroyé, désarmé, qui me balançais enivré sur la piste du Scorpion par la voix remixée d’une bombe d’un temps, reine à tout juste vingt ans de la pop synthétique qui alors saturait les clubs d’un Paris lumineux ?

Il avait dû m’offrir un verre évidemment, vite me voler un baiser et bien plus sûrement deux, Want more and more, people just want more and more, Freedom and love, what he's looking for, que je lui avais rendus parce que je les avais goûtés, et comme il ne dansait pas, ou n’osait pas, et que la soirée se muait en aube, il m’avait proposé d’essayer un autre ballet. Son carrosse était un lourd vaisseau fluide, pièce de collection déjà mythique en ces années 90 finissantes, déesse de l'asphalte — et je me souviens avoir aimé qu’il aimât les belles machines.

Nous l’avons joué ce ballet, plusieurs fois, Freed from desire, mind and senses purified, Freed from desire, dans la liberté de notre désir que nous espérions sans trêve, auquel nous rêvions de nous amarrer. J’étais impatient, je n’ai toujours pas compris ce que je voulais vraiment.

Il m’avait même donné un gage, confié pour un tour le volant de son palace roulant à la faveur d'un de ces week-ends pendant lesquels afin que nous puissions nous aimer il accourait de sa profonde province de l’Est. J’avais essayé sa DS comme il m’avait permis d’essayer sa vie.
Et puis un jour je ne sais plus ce que j’ai dit, Nana-nana-nana, un mot, une phrase, il est parti.

vendredi 9 mars 2018

La structure

L’une des questions à laquelle tout aspirant écrivain est confronté au commencement de son entreprise littéraire est celle de savoir s’il doit ou non établir un plan.

C’est un sujet qui revient souvent et qui fait régulièrement l’objet de billets de blog de la part d’auteurs qui ont déjà été publiés, ou qui ont déjà écrit au moins un roman, quel qu’en soit le genre. Et justement, lorsqu’on a réussi à mener bien la rédaction d’un roman, la question paraît presque incongrue. En effet, comment imaginer que l’on construirait une histoire et développerait des personnages tout au long de parfois quelques centaines de pages sans un minimum de plan ? Comment croire que le héros d'un roman policier pourrait résoudre une énigme qui n'aurait pas auparavant été soigneusement tricotée par l'auteur ? C’est un peu comme si un réalisateur s’attelait à un film sans en avoir écrit le scénario. Le résultat aurait toutes les chances d’être fort décousu, quoique cela puisse constituer une espèce de défi oulipien. Mais qui, en tant que tel, serait nécessairement et méticuleusement conçu, préparé et donc planifié.

Non, sérieusement, on ne peut pas écrire un roman sans préalablement rédiger un plan. Le plan est le squelette, l’armature qui permet de définir les principaux aspects de l’histoire et qui devient un guide indispensable lorsqu’on s’engage dans la rédaction proprement dite, c’est-à-dire dans la création des muscles, des nerfs, des veines et de la peau — pour filer la métaphore.

Le plan n’a peut-être pas nécessairement vocation à être très précis. Tout dépend des auteurs ; certains ont besoin de tout poser dans le moindre détail avant de commencer à écrire, le profil des personnages, leurs interactions, le déroulé de l'histoire, l'intrigue, la description des lieux, même imaginaires, etc. D’autres préfèrent garder de la liberté dans un cadre plus sommaire.
Mais, en tout cas, plan il doit y avoir qui trace les grandes articulations du récit selon un schéma basique : le commencement (ou exposition), l’apogée (ou climax), et enfin le dénouement (ou conclusion). Base à partir de laquelle, évidemment, toutes les variations sont possibles.

Quand j’ai commencé mon manuscrit, je dois avouer que je n’avais pas de plan. Je n'imaginais pas que ces deux ou trois pages, jetées comme ça, un jour de déprime ou peut-être de pluie, ce qui revient souvent au même, deviendraient un roman.

À partir du moment où j’ai pris la décision d’aller plus loin, j’ai vite écrit mon plan. J’avais opté de façon arbitraire pour une construction en six chapitres (petite variation par rapport à la fameuse base en trois étapes…) et il me fallait impérativement déterminer ce qui allait se passer, même synthétiquement, dans chacun de ces chapitres.

Car, comme le disait Peter James : « La structure ouvre une perspective. La perspective un horizon. Et quand on regarde l’horizon, on se sent plus calme ».

vendredi 2 mars 2018

Mieux vaut être une femme


En été, c'est bien connu, les stagiaires qui remplacent nos bons vieux facteurs en congés annuels ne perdent pas de temps à distribuer les colis. Enfin, c'est bien connu, mais j'avoue, j'avais oublié.

Au troisième avis d'instance gentiment déposé dans ma boîte-aux-lettres avec pour motif « absence » et « boîte-aux-lettres trop petite » ou « pas au format », je ne sais plus (alors que je travaille chez moi toute la journée, que ma porte d'entrée est pile en face des boîtes-aux-lettres de l'immeuble, et qu'au final, l'un des colis était une simple lettre en Colissimo qui entre parfaitement dans la boîte en question), je me rends à la Poste pour récupérer mes biens.

Les jeunes sont des petits branleurs. Petits, oui. Parce que gros, ça a au moins une utilité.

Évidemment, ô joie-ô bonheur, à la Poste, il y a une file d'attente longue comme le bras. Uniquement pour les envois et les retraits de colis ou de recommandés, puisque bien entendu plus personne n'est livré dans le quartier. Et c'est parti pour une bonne demi-heure de patience.

Je me perds dans mes pensées. Des lettres commerciales et éditos très chiants à écrire. Une petite semaine de détente à la plage pour bientôt. Oui, mais sous le soleil ou sous la pluie ? La file avance tranquillement, en silence. Sous la pluie, pas glop. Ça m'est déjà arrivé, être obligé de magasiner deux jours de suite en vacances au lieu d'aller rôtir au soleil. J'avais aimé moyen. Une deuxième préposée prête main forte à son collègue, un peu débordé. Ils sont vite débordés à la Poste. Elle est efficace. Mes lettres et mes maudits éditos ne vont pas s'écrire tout seuls. Ouais, ben j'ai pas envie, suis pas inspiré. Il ne reste plus que deux quidams devant moi. Certes, mais qui dit éditos bien écrits, dit sous sur le compte en banque — relativement malmené ces temps-ci.

L'un des quidams a oublié ses timbres, il part en chercher au distributeur. Aaaah, les sous, toujours les sous. Il y a du mouvement autour de la préposée. Je rêve d'un monde sans sous, tiens. Le quidam revient avec ses timbres. Plus de sous, plus d'emmerdes. Une dame aux cheveux blancs se faufile dans la file. Elle était déjà là, elle ? J'étais vraiment ailleurs, je ne l'avais pas vue. La préposée s'en occupe, rapidement, entre deux colis. Je suis très en retard dans mes livraisons rédactionnelles. « La prochaine fois, madame, vous ferez la queue comme tout le monde ! »

La réflexion a fusé, tonitruante dans le bourdonnement feutré de la salle. Elle aurait pu venir de moi, c'est tout à fait mon genre. Mais elle vient de plus loin, derrière. Moi, j'écrivais paresseusement mes éditos en sirotant un ballon de blanc, allongé sur la plage abandonnée, avec quelques huîtres de Bouzigues pour muses gastronomiques. « Oh, excusez-moi.
— Pas la peine de vous excuser maintenant que c'est fait !
— Mais c'était juste pour un tampon.
— C'est pas une raison pour nous passer devant. »

Et la resquilleuse disparaît, fissa. Murmures rageurs dans la file sur l'air du il-y-en-a-qui-ne-doutent-de-rien. Et caetera, et caetera. Où sont mes huîtres, bordel ? Il n'y a plus qu'une personne devant moi. Je touche au but. Les lettres, je les écrirai ce week-end — Tu parles, le week-end, tu ne fous jamais rien. Une autre naine argentée surgit. Ratatinée pareil. Deux enveloppes à la main. Bien timbrées comme il faut. Elle veut quoi, l'ancienne ? Pas question, celle-là ne me passera pas sous le nez. Je prends les devants : « Pour le courrier, madame, la boîte est dehors.
— Oui, je sais, mais ce n'est pas pour ça.
— Ben, attendez votre tour.
— Non mais c'est juste pour une question. »

Et la voilà qui se plante devant la préposée : « C'est fini la levée ? Ça doit partir ce soir.
— Non madame, il reste un quart d'heure.
— Bon, je vous les confie alors.
— Non madame, vous devez les déposer dans la boîte.
— Oui mais il faut que ça parte...
— Ça ne partira pas plus vite, et la levée sera faite, ne vous inquiétez pas. »

La file bouillonne de soupirs excédés. Et le tonitruant derrière de me glisser d'une voix tordue par l'envie de meurtre : « À la Poste, il vaut mieux être une femme, et vieille... »

vendredi 23 février 2018

Police !

Le wagon se vide et se remplit avec régularité. Le mouvement ressemble à celui d’une éponge qu’une main invisible presserait et relâcherait à chaque station, libérant ainsi son quota de primates, ou — si on remplace les primates par des molécules — à celui d’un poumon, à ceci près que les « molécules » qui entrent sont aussi viciées que celles qui ressortent et qu’elles n’apportent à ce poumon-wagon qu’un peu plus de sueur, de mauvaise humeur, d’indifférence et d’haleines délétères, voire de papiers gras et de gratuits abandonnés sur les sièges.

De mon poste d’observation — je fais partie des quatre privilégiés qui sont assis dans le « carré magique » —, je promène un œil vague sur l’incessant va-et-vient, entre deux articles de mon quotidien préféré. Les nouvelles ne sont pas bonnes, d’ailleurs le sont-elles jamais, les nouvelles, dans un quotidien ?, et d’une catastrophe l’autre, je lève régulièrement la tête et je regarde sans vraiment la voir cette tragi-comédie humaine des temps modernes. Les quidams se pressent pour monter dans la rame comme si leur vie en dépendait ; se bousculent et s’épient l’air mauvais, gênent ceux qui veulent descendre en entrant avant de les laisser sortir, se détestent tous de se détester d’être dans le même wagon, pour les mêmes raisons et de n’en pouvoir mais.

Lorsqu’on est assis, le manège est aussi drôle que désespérant. Comme peut l’être le spectacle de la promiscuité, de l’égoïsme, du manque de savoir-vivre.

Pourtant, contempler la foule a quelque chose de jouissif. On ne sait jamais quand quelque chose d’inhabituel se produira, mais s’il est une certitude, c’est que quelque chose se produit presque toujours. L’éponge-poumon, qui vient de cracher ses primates-molécules, se gorge de nouvelles têtes, toutes aussi anonymement banales.

Est-ce ce petit bonhomme presque chauve, chafouin, emmitouflé dans une gabardine grise et sale, filant directement se plaquer contre la paroi, qui créera l’événement ? Peu probable. On le sent dominé par l’envie de se rendre invisible, sous l’emprise d’une pulsion maladive.

Est-ce de ce baise-en-ville dégingandé, dont les lunettes cerclées mangent le maigre visage et la raie trop sage divise des cheveux gominés, que viendra la surprise ? Impensable. Il doit avoir quarante ans passés et être encore puceau, je le parierais — je n’arrive pas à l’imaginer en train de s’envoyer en l’air. Avec qui que ce soit. Même si aujourd’hui, je sais d’expérience que l’habit est loin de faire le moine, et que c’est justement de ceux que l’on n'imagine pas que viennent parfois les surprises.

Ou bien est-ce ce sportif en jeans, cheveux courts, yeux bleu acier, qui agrippe fermement l’un des poteaux de soutien, déplie son journal, le même que le mien, et se plonge dans la lecture des mêmes joyeusetés de la vie nationale et internationale, qui animera la morosité ambiante ? S’il me semble du genre à avoir sans difficulté son content d’activité sexuelle, je ne m’attends pas à ce qu’il se mette brusquement à nous en chanter de croustillants détails.

La sonnerie retentit, les portes se referment, le train s’ébranle. Je reprends l’article sur les dernières découvertes de la nanotechnologie, dans lequel le journaliste nous explique que oui, de fabuleuses avancées ont eu lieu dans ce domaine bien qu’elles sont encore trop fondamentales pour qu’une quelconque application voie le jour d’ici longtemps. Le principe est passionnant…

« Mais vous n’avez pas honte ? glapit le chafouin d’une voix de fausset.
— Je n’ai rien fait ! répond le baise-en-ville, rouge comme un gratte-cul.
— Comment ça ? Bien sûr que si, vous êtes en train de me faire les poches !
— Vous délirez, laissez-moi tranquille.
— Vous avez voulu me prendre mon argent, espèce de voleur ! »

Un silence glacial s’abat dans le wagon alors que la rame entre en gare. Les deux protagonistes ne remarquent pas les yeux bleus qui s’avancent vers eux, une carte rectangulaire dans la main. « Messieurs ? Police. Veuillez descendre, nous allons régler ça au poste. »

vendredi 16 février 2018

L'île acérée

Le vent rugit depuis que je suis arrivé dans cette petite île de Bretagne. Ouessant est belle d’être aride, noble d’être impitoyable, grandiose d’être minuscule. Le vent d’Ouessant entête, obsède, huhule jour et nuit et sculpte les habitudes. Et les plantes et les animaux et les hommes et la mer calquent les leurs sur ses caprices et son humeur.

Des hommes d’ailleurs, point de trace dans ce printemps timide qui ordonne que toujours on s’en méfie. Pas davantage d’arbres vaillants à Ouessant, où tout est hors du temps. Ouessant où le vent est dedans.

Ouessant. L’endroit est perdu, mais il est là, au cœur du vide et du néant.

À Ouessant, les sentiers vagabondent entre les massifs de bruyère, morne végétation frustrée — le vent l’écrase avec vigueur et l’incise sans faiblir — qui va se teinter et se sertir de mille et une nuances de mauve et de jaune vers l’été, lorsqu’au hasard des caprices de l’artiste, surgiront des vagues incertaines mais sûres de leur beauté. Elles onduleront, ces vagues de couleurs, rases dans la plaine assommée, elles onduleront à l’écho du déchaînement marin, du gigantesque déchirement.

Et celui des falaises, donc !, qui s’effritent lentement sous les assauts de l’infatigable bélier vert et gris et bleu, dont la bave corrosive ronge le granit de toute éternité.

Subjugué, je promène tous les jours Kidu, le petit chien noir qui porte bien son nom. Car à Ouessant, Kidu est roi comme les Bretons sont fiers, noir comme le vent est puissant. Il court après les lapins qui peuplent les innombrables terriers de la côte. Et Kidu court, il court après des lapins la plupart du temps invisibles, mais il court toujours.

Parfois, on croit apercevoir une houppette dressée comme un défi au roi des Kidu, mais c’est fugitif, ô combien, car les lapins sont rapides, bien plus furtifs et agiles que notre Kidu. Et ils détalent plus vite que lui qui reste souvent pris, dans sa ruée aveugle pour attraper un lapereau, penaud petit Kidu !, dans les buissons des grands ajoncs aux épines entremêlées.

Alors Kidu hurle et appelle et aboie jusqu’à ce qu’on vienne le chercher pour le sortir du guêpier dans lequel, en toute innocence, il vient de se fourrer. À chaque fois, il se fait piéger — mais c’est qu’à chaque fois, il semblerait ne point vouloir s’en laisser dégager. Ah Kidu, roi têtu de Ouessant, grand pourfendeur de lapins et râleur impénitent. Mais oui, bravo petit chien ! Comment, tu ne l’as pas attrapé ton lapineau ? Tant pis, ce sera pour la prochaine fois. Va, et médite dans ton joli noir museau.

Et puis, tous deux nous rentrons. Nous rentrons et dans cette grande maison aux murs épais de pierre massive, j’attise la braise qui s’endormait, quelle joie de réveiller la cheminée, d’y jeter les rondins que nous avons sciés, hachés, entassés devant sa gueule béante, jamais rassasiée, quelle joie profonde de les immoler aux flammes qui s’élancent, et pif ! et paf !, et les bûches s’embrasent et brûlent et crient et craquent — et je hume dans la pièce un parfum de satiété.

Dehors, il cingle et il fait froid, et ici, il chauffe et il fait doux. Sur le canapé, affalé, épuisé, Kidu est un roi. Soudain, voici qu’à Ouessant, au milieu de nulle part, quatre éléments cicatrisent ma vie, le feu, la pierre, le vent, la mer — Ouessant où tout commence, Ouessant où tout finit.

vendredi 9 février 2018

L'attente

C’est en forgeant qu’on devient forgeron, dit le dicton, et l’année qui vient de s’écouler m’a permis d’en éprouver toute la pertinence. Non que je sois devenu un « forgeron » professionnel, une expérience ne suffit pas. Mais j’ai en tout cas appris et retenu quelques leçons de l’aventure, car c’en est une, qui consiste une fois un manuscrit terminé à l’envoyer ensuite à une série d’éditeurs.

La rédaction d’un manuscrit n’est pas la fin du processus. Certes, écrire un roman d’environ trois cents pages demande efforts, constance, rigueur, patience. Et quand enfin on écrit le dernier mot, on pense naturellement être arrivé à la fin du voyage, comme le marin qui aurait longtemps vogué seul sur l’océan et qui apercevrait la terre. On se dit que le plus dur est fait. Il reste bien entendu les relectures, les corrections, plus ou moins importantes, et qui prennent plus ou moins de temps, selon la façon dont on écrit. Personnellement, je ne passe jamais à la phrase suivante tant que je ne suis pas à peu près satisfait de la précédente. Mes textes une fois bouclés demandent relativement peu de corrections — quelques fautes ou coquilles qui échappent à ma vigilance, ou tournures à revoir, mais rarement de remaniement profond.

On y est, donc. Et l’on n’a plus qu’une seule idée en tête, c’est envoyer le bébé aux grands manitous de l’édition. Sûr qu’ils vont le lire, au moins, l’aimer, rien n’est certain, mais c’est leur métier après tout : ils le liront…

Que nenni. Les éditeurs reçoivent des monceaux de manuscrits. Qu’ils ne lisent pas, ou très exceptionnellement. Et c’est après avoir reçu des monceaux de lettres de refus que l’auteur en herbe commence à se poser des questions, et à se renseigner : pour qu’un éditeur consente éventuellement à se pencher sur votre prose, si vous n’avez pas la chance d’être recommandé, parrainé, ou si vous n’avez pas déjà un nom (chanteur, acteur, journaliste, que sais-je), vous devez lui « vendre » votre texte. Même si c’est difficile de parler du roman qu’on vient d’écrire et de vendre sa création.

La principale leçon est là : une fois la rédaction d’un manuscrit terminée, l’auteur qui n’a pas encore d’éditeur n’a fait que la moitié du chemin. Il lui faut encore, et c’est souvent le plus difficile, rédiger ce qu’on appelle un « argument » ; c’est-à-dire quelques paragraphes qui donnent les clés de lecture : le contexte, ce qui est dit, ce qui n’est pas dit mais qu’il faut comprendre, l’architecture du roman. Tout ceci synthétisé en une page maximum. Cet argument doit s’insérer dans la lettre de présentation que vous devez joindre au manuscrit, dans laquelle vous devez en quelques lignes également vous présenter, vous, l’auteur en herbe.

Et puis le synopsis. Il faut rédiger un synopsis, c’est-à-dire le résumé de votre histoire (sans tout dévoiler, évidemment). Pour faire simple, entre l’argument et le synopsis, vous devez donner à l’éditeur la quatrième de couverture du roman. Sans ces deux éléments (trois avec une bonne lettre de présentation), le manuscrit risque de croupir sur les étagères pendant quelques mois avant d’être renvoyé sans même avoir été feuilleté.

Lors de mes premiers envois, je n’avais pas travaillé cet aspect-là : mon synopsis était trop succinct, je n’avais pas écrit d’argument, et ma lettre tenait en trois phrases. J'ai mis presque un an pour comprendre et refaire les choses correctement. D'autres éditeurs ont reçu mon manuscrit la semaine dernière : on verra si j’ai bien tout intégré.

C’est reparti pour quelques semaines d’attente.