vendredi 27 mars 2020

Le prix

En conduisant vers la plage, je raconte à Solène ce qu’il s’est passé la veille. Elle mime l’incrédulité, mi-goguenarde, mi-flattée : « t’as pas osé ? — Je me suis gêné, tiens — C’est pour ça qu’il était tout bizarre après quand on jouait aux cartes, moi qui pensais avoir droit à une cour en règle, j’en ai été pour mes frais — Il t’a snobée ? — Pas vraiment, il était plus distant, je croyais avoir dit un truc qui lui avait déplu — Ben non ma douce, il est totalement en transe dès qu’il te voit — Il est mignon, tu trouves pas ? T’as vu ses yeux ? Il me fait craquer — Ouais j’ai vu. S’il était un peu moins con, ce serait pas plus mal — T’es impitoyable — C’est pour ça que tu m’aimes — Oh oui master, toi je t’aime très fort » miaule-t-elle avec un faux accent antillais en passant sa main sur mon épaule façon chatte ronronnante, et je me marre doucement : « ça le rendrait dingue s’il te voyait faire ça — Je m’en doute. Zut, c’est dommage, il me plaisait bien — Te bile pas, c’est pas ça qui va l’arrêter ». Et pile au même instant, son téléphone vibre. C’est un message de Romain, il est heureux d’avoir fait sa connaissance, il organise un apéro dînatoire et tarot la semaine prochaine chez lui à Paris et souhaite nous inviter. J’éclate de rire : « je te l’ai dit, il a grave la gaule — On dirait bien. Je fais quoi du coup ? T’as envie d’y aller ? — Là tout de suite, tu bouges surtout pas, laisse-le mariner. Tu répondras ce soir, genre on était déjà à la playa et t’avais éteint ton mobile — D’accord, mais tu irais ou pas ? — Tu lui diras que oui, et je me décommanderai un peu avant ».

La suite de notre séjour se déroule dans une parfaite connivence. On aurait préféré avoir des couchages séparés comme convenu lors de la réservation, mais en fin de compte partager le même lit ne nous dérange pas outre mesure. Bien sûr, nous avons fait la réclamation dès notre arrivée, mais le patron s’est confondu en excuses, l’hôtel était plein. De toute façon on s’en fichait, je ne risque pas d’entreprendre Solène, et je n’ai tout bonnement jamais de relation sexuelle avec mes amis, filles ou garçons. Si j’ai parfois pu nouer de solides relations amicales avec certains ex-amants ou amantes, je n’ai à l’inverse jamais risqué de compromettre une amitié pour une partie de jambes en l’air.

Notre programme quotidien s’est établi naturellement. Courses rapides le matin, l’Espiguette tout l’après-midi, et le soir, nous alternons un jour sur deux entre La cabane aux coquillages, aux Saintes-Maries, et un excellent petit restaurant gastronomique à Aigues-Mortes, chez Marie-Rosé, véritable cordon-bleu qui très astucieusement ne propose que trois entrées, trois plats et trois desserts, c’est-à-dire uniquement ce qu’elle peut elle-même préparer. C’est une cuisine provençale, fraîche, ménagère mais d’une redoutable finesse, servie par son mari dans la sérénité d’un joli patio.

Chez Frédéric et Céline, je m’offre des ventrées de Bouzigues et Solène me regarde les dévorer avec de plus en plus de curiosité pendant qu’elle grignote ses crevettes et ses gambas, ou ses coquillages cuits. Je finis par la questionner sur son aversion, j’ai l’impression que son blocage n’est pas très rationnel. Elle avoue qu’elle adorait les huîtres étant gamine mais qu’un jour son frère aîné l’a persuadée qu’elles restaient vivantes dans l’estomac, ce qui a immédiatement déclenché en elle peur panique et rejet viscéral. Très détaché, entre deux bouchées goulues, je lui glisse que son frangin est un fieffé crétin, qu’elle en revanche est intelligente et en mesure aujourd’hui de se faire sa propre opinion d’adulte. Et accessoirement, que rien ne résiste longtemps à l’enfer des sucs gastriques. Elle hésite puis elle en prend une avec un morceau de pain et, non sans l’avoir prudemment mâchée trois ou quatre fois, elle convient que ce n’est certes pas mauvais du tout. Tout en continuant de me goinfrer, je suggère qu’il faut toujours confirmer une impression, et qu’après une gorgée de blanc elle pourrait essayer avec un jus de citron, juste en croquant pour laisser les arômes d’iode et de sucre saturer son palais. J’aperçois alors l’explosion des saveurs et la plénitude du goût déculpabilisée sur les traits de son visage qui se détendent — sa madeleine esquintée peut enfin cicatriser.

Il arrive que la vie produise de minuscules bulles d’éternité, par essence éphémères. Le soleil s’éclipse derrière les arènes pour mourir en silence et le port s’embrase d’or, les mouettes s’exclament inlassables au-dessus des olé ! crachés des gradins et les passants s’en retournent atones, accablés de lumière, traînant aux mollets quelques grains de mer encore agrippés. Les plateaux de coquilles trônent sur les tables, les bouteilles à l’envers sont vides dans les seaux, c’est l’heure suspendue de la cigarette du repu et j’inhale lentement ces onces de simplicité. Solène a dans les yeux des éclats de reconnaissance que je me maudirais de ternir en lui confiant la triste crudité de mes aventures de garçon. Nous parlons de son prétendant, nul doute qu’elle aimerait que je lui dise mes conquêtes. Mais je ne me résous pas à dévoiler la part d’ombre qui m’a possédé, lorsque dans la sueur du boqueteau j’ai malgré tout cédé, et pénétré la chair, si brièvement, avant de m’éveiller et de fuir sans retour.

Pour ce faux mouvement, il y aura un prix.


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vendredi 20 mars 2020

La représaille

Les jours s’écoulent heureux à Aigues-Mortes. Cette deuxième quinzaine de juillet est caniculaire et nous avons de la chance, il n’y a pas de vent sur la plage. Il peut parfois être assez fort et vite devenir désagréable, le sable cingle et s’infiltre partout, on ne peut pas rester près de la mer, on est contraints de se réfugier à la lisière des dunes, trouver un creux pas trop exposé, et s’il souffle vraiment, on a droit quoi qu’il arrive à un gommage intégral gratuit. La chaleur est bien plus intense dans ces recoins et l’eau est loin, on doit alors traverser une large bande brûlante, malheur à qui oublie ses tongs, obnubilé par l’idée d’aller se rafraîchir, on les voit danser ces étourdis essayant de survoler la zone à grandes enjambées de sauterelle, on ne les y reprend pas deux fois. Même durant les plus beaux étés, il survient toujours au moins un épisode venteux, durant lequel on fait des parties de cache-cache avec les rafales, à coucher les parasols en forme de barrière, les caler avec nos sacs et prier pour qu’ils ne s’envolent pas — combien se sont brusquement arrachés, tels des toupies folles qui finissent par s’échouer, trempées et désarticulées.

Pierre-Alain me téléphone mardi matin, leurs vacances se terminent, ils étaient arrivés avant nous : « Cédric et Nadia sont rentrés hier à Paris, nous on repart demain mais on pourrait se faire une dernière petite soirée, vous savez jouer au tarot ? On serait cinq, nickel pour l’appel au roi, c’est quand même le plus marrant ». Je pose la question à Solène qui hoche la tête : « j’ai su à une époque — T’inquiète, ça s’oublie pas et on te remettra les règles en mémoire. Ça te branche ? » et elle acquiesce sans plus d’hésitation. On convient de les rejoindre dans l’après-midi. Aux Saintes-Maries, le scénario se reproduit. Romain en fait des tonnes, on a le sentiment d’avoir été attendus comme le Messie. Samedi j’avais été étonné, là, ça m’irrite sérieusement.

Je comprends vite qu’il est à l’origine de l’appel de Pierre-Alain, parce qu’il voulait revoir Solène. Je sens bien qu’il essaie plus ou moins par cette attitude expansive de gagner ma confiance, mais je n’aime pas cette familiarité factice. Il n’a pas compris qu’il n’a besoin ni de ma bénédiction pour la draguer ni de se lancer dans une piteuse tentative de séduction à mon égard. Il me donne la détestable sensation d’être un chaperon qu’il faudrait amadouer afin d’en détourner l’attention pour mieux courtiser en douce l’oiselle convoitée. Il va regretter ça.

Nous prenons un bain et lézardons tranquillement une bonne heure et demie au soleil avant de rentrer nous changer au mas. L’idée est de dîner tôt à La cabane, sans trop traîner, de façon à disposer d’assez de temps pour jouer aux cartes ensuite. Céline et Frédéric nous servent huîtres, crevettes et verres de blanc, on trinque, on commence à déguster et soudain Nathalie se souvient qu’il lui manque des cadeaux, une ou deux babioles pour sa mère et sa sœur. Elle veut rapidement faire un saut dans la ruelle commerçante parallèle, juste derrière le front de mer où nous nous trouvons. Solène bondit sur l’occasion, des mots magiques ont été prononcés, boutiques, achats, on n’a pas le temps de réfléchir qu’elles sont déjà parties, hilares : « on revient vite ». Romain ne résiste pas cinq minutes. Sous l’œil complice de Pierre-Alain, il se met à me questionner et je me délecte des murex et des Bouzigues, et de ce qui va immanquablement arriver : « alors, ça fait longtemps que vous vous connaissez avec Solène ?
— Quelques années, pourquoi ? — Oh pour rien, comme ça, simple curiosité. Et vous vous êtes rencontrés comment ? — On bossait dans la même boîte, on a sympathisé — Vous étiez collègues et amis ? Pas trop gênant ? — Pas vraiment, en fait on a commencé à se fréquenter après que j’ai démissionné pour mon poste actuel, d’ailleurs c’est elle qui m’a recontacté ». Et voilà pour la première banderille. Je donne le change sur un ton innocent : « ces huîtres sont une merveille, on reprend un plateau en les attendant ? »

Ils sont évidemment d’accord pour commander, Céline revient avec une deuxième bouteille et remplit nos verres. Je laisse le mien plein, je préfère les crustacés et garder l’esprit clair. Pierre-Alain pense naïvement venir au secours de son ami, ils ont l’un et l’autre du mal à concevoir que même un pédé, peut-être parce qu’il n’est pas trop efféminé, puisse n’entretenir qu’une relation d’amitié avec une jolie fille : « sinon, comment vont les amours ? T’as trouvé un petit copain ? — Bof non, ni petit copain ni petite copine, je suis bien comme ça pour l’instant » et je vois leurs yeux s’arrondir, et je jouis intérieurement de ma nouvelle rosserie. L’opération rassure-toi-mon-pote-la-voie-est-libre est un ratage complet : « ah bon, mais tu aimes aussi les filles ? — Oh tu sais, j’aime tout moi, je bouffe à tous les râteliers ».

Décidément, c’est trop facile. Je m’interdis de sourire, il me reste encore l’estocade à porter. Romain se tortille sur sa chaise, inquiet, il oublie toute prudence : « et la chambre à l’hôtel, c’est bien ? Vous avez des lits séparés ? — Ah non, ils en avaient plus. Bah, c’est pas grave, on a l’habitude de dormir ensemble, tous les deux ».

Le goût de la représaille à chaud est tout aussi succulent.


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vendredi 13 mars 2020

Le cadeau

— J’ai eu une grosse merde.
— Ah bon, un truc grave ?
— Oui et non. Je te jure Flo, parfois j’en ai ma claque.
— Vas-y, raconte, tu me fais flipper là.
— Il y a quinze jours, je me suis rendu compte que j’avais un problème à la queue. J’ai été voir Joliet. Putain, tu le crois ? C’était la syphilis. La deuxième fois en deux ans, je suis écœuré.
— C’est sûr ? Je veux dire, t’as quand même fait des analyses pour confirmation ?
— Oui, il a d’abord diagnostiqué et je suis allé faire une prise de sang. Il m’a piquousé juste après. Ça a été une journée très cool : aller, retour, médecin, labo, médecin. Le pied quoi.
— Mais je comprends pas : tu mets bien des présos pour baiser, non ?
— Évidemment, et à chaque fois je te promets. Ben, je me la suis chopée quand même.
— C’est une histoire de fou. Tu sais par qui ?
— Ah ! çà, oui. Un bon plan cul, on s’est vus deux fois et ça se passait bien. On s’était rencontrés sur le réseau, et tu sais, je fais vachement gaffe, avant de donner rendez-vous, j’essaie de cerner le type, de le pousser dans ses retranchements.
— Tu cherches à savoir quoi ?
— S’il est sérieux ou si ça lui arrive de faire des exceptions. Quand tu poses les bonnes questions, tu peux pas imaginer le nombre de gars qui admettent rapidement qu’en fait ils aiment le sperme et qu’ils sont dans la baise no capote.
— Non, je peux pas imaginer. Je te rappelle que je fréquente les mêmes sites. Ça m’arrive de forniquer moi aussi.
— Y a encore des mecs qui veulent de toi ?
— De moins en moins, j’admets. Morue ! Mais c’est vrai, c’est incroyable tous ces profils qui affichent des préférences genre on en discute ou directement bareback.
— Mieux que ça. Avant-hier je suis allé relever mes messages et dragouiller sur mon site de cul. Je suis pas resté longtemps, j’ai eu trois contacts, dont deux pas piqués des hannetons. Tiens, je t’envoie les captures d’écran. En sachant qu’ils avaient bien coché la case rapports protégés sur leur profil, d’accord ? Alors, le premier :

(Bojmek30a) : salut
— salut
— tu vas bien ?
— oui et toi
— tu ch quoi de bo ?
— un bon plan Q cho direct et toi ?
— je ch mek sympa cool pour câlin complicité branle tâte suce bien le pomper grave
— j’m me faire pomper mais je ch avant tout mec actif bm
— nokpt ?
— comment ça ?
— si je te grimpe c nokpt
— et tu vas au jus ?
— oui au jus, je pompe au jus je gicle grave, donc si sodo c’est pour tout vider au fond
— t’avales quand tu pompes ?
— oui je pompe et avale, adore pomper au jus mek qui gave 
sans scrupule.


Et le second :
(mickXL75) : salut
— salut
— en forme ? mode relève msg, chat ou en chasse ?
— les 3 mon capitaine :)
— ok et tes envies ? bouges ? reçois ?
— je ch bon plan cho direct je reçois plutôt
— ok, dispo cet am ?
— oui
— ok. poppers ? capote ou naturel ?
— oui g poppers. pourquoi, tu fais nokpt ?
— oui mais ça veut pas dire jus dans le cul d’office, tu aimes 
en bouche ?
— non
— ça te dit alors un plan today ? ok nokpt ?


— En fait, t’as même plus besoin de mener l’enquête, ils te l’annoncent eux-mêmes, cash. T’as pas donné suite ?
— Ben non. Je voulais juste voir jusqu’où ça allait.
— Effarant.
— Et ça, c’est rien, c’est du pipi de chat. Au moins eux, ils sont clairs, enfin si on peut dire. Sur ces réseaux, y en a des bien plus graves, des pétés du casque. À part ceux qui prétendent être SSR mais qui te virent la capote sans d’état d’âme en deux secondes et demie, y a les gros mythos comme cet imbécile qui m’a refilé sa chtouille. Le mec pervers qui te jure ses grands dieux qu’il est hyperclean, qu’il baise jamais no capote bla-bla-bla, mais qui est entièrement pourrave en réalité.
— Il t’a avoué qu’il baisait bareback ailleurs ?
— Oui. Dès que j’ai su que j’avais cette cochonnerie, je lui ai dit qu’il fallait qu’on se voie. Et je l’ai cuisiné, tu peux me faire confiance.
— C’est quoi son délire, cacher ses pratiques à risque pour baiser avec des contacts SSR ?
— Il dit que c’est parce qu’il voulait baiser avec moi.
— Mmm. Parce que sinon je vois pas trop dans quel but. Se faire davantage de plans ? Ou quoi, contaminer les autres ?
— J’en sais rien, Flo, je sais pas ce qu’ils ont dans le crâne ces mecs-là. Putain, ce que ça m’énerve. Les barebackers sont des malades, il faut les achever.
— Ouais, à la barre à mine.
— Bah non. Ils seraient capables d’aimer ça, ces cons.
— Mais c’est impossible : comment il a pu te contaminer si tu t’es protégé ?
— Je mets pas de préso pour sucer. Le plastique en bouche, je peux pas, j’ai jamais pu.
— Moi non plus, remarque.
— On est tous pareils, sauf qu’à ce moment-là t’as toujours un risque. Si le gus a ça à la bite, ils ont plus de chancre maintenant, tu le suces et t’es bon. Et même si on mettait des capotes pour sucer, de toute façon on va pas en mettre pour se rouler des pelles, faut pas abuser : s’il l’a dans la gorge, il t’embrasse ou il te suce, t’es bon aussi. J’en ai discuté avec Joliet, il est affolé par la recrudescence des MST, il arrête pas d’en traiter. Et toutes, hein, pas seulement la syphe. Les hépatites C, les blennos et tout le toutim.
— On va plus pouvoir rien faire, ça craint.
— À ce rythme, on finira ensachés comme des momies avec des masques à gaz sur la tronche, je te le dis.
— Bon, mais des haute couture alors.
— Ah ben, attends : momies peut-être, mais première classe.
— N’empêche, c’est un symptôme ce qui t’arrive.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Une conséquence. Mécaniquement, s’il y a de plus en plus de barebackers dans la population, t’as plus de chance d’en rencontrer quand t’es célibataire et que tu baises un peu à droite à gauche.
— Vu sous cet angle, ça se tient.
— Quand j’y pense, c’était marginal le barebacking jusqu’au début des années 2000. C’était une minorité underground. Aujourd’hui, t’es obligé de réclamer le préservatif.
— Y en a encore pas mal qui font attention, mais on est clairement entrés dans une autre époque.
— L’ère du je-m’en-foutisme complet.
— On dirait bien. Trente ans de capote, tout le monde en a marre. Et puis ça demande un effort, alors que le bareback c’est la facilité. Avec les avancées de la médecine, ils ont plus peur de rien. Ils disent que le sperme est nettoyé.
— Nettoyé ? Voilà pourquoi les mecs veulent plus mettre de préso et pourquoi on voit de plus en plus de pornos bareback.
— Les tabous sont tombés. Je sais pas s’il reste encore une seule écurie qui a pas sa section bareback.
— Je les connais pas toutes, mais c’est vrai que depuis quelques années, on est abreuvés d’images qui banalisent cette pratique. Les assoces s’en foutent et les campagnes de prévention, elles ont intégré ça comme si c’était normal…
— Non, je pense que c’est plus compliqué que ça, Flo.
— C’est-à-dire ?
— Les assoces sont dans une position délicate. Je crois même qu’y en a qui se font la guerre à ce sujet.
— Je te suis pas.
— Réfléchis. Si tu rentres dans le lard des barebakers, frontalement, que t’en fais des salauds sans distinction, les mecs se rebiffent, ils se renferment dans leur coin et t’as plus aucun moyen de les atteindre. Tout l’enjeu, c’est d’arriver à faire passer les messages de prévention sans les braquer.
— Alors on édulcore les discours.
— C’est toute la difficulté. Si tu stigmatises, les mecs n’écoutent plus. Si tu prends en compte la pratique, tu la reconnais, donc quelque part tu la banalises, et les mecs se disent que finalement, c’est pas si grave.
— Et c’est comme ça qu’on tombe sur les avertissements hypocrites qui défilent parfois avant un porno, censés inciter les gens à faire attention.
— Oui, quand ils te disent que c’est un fantasme à ne pas imiter et qu’il faut se protéger, ou que la production a décidé pour des raisons éditoriales de ne pas adopter le préservatif.
— Le X gay a pourtant été exemplaire sur le sujet. Y a pas si longtemps, c’était tout SSR, tous les acteurs étaient couverts et y avait aucun contact avec les fluides corporels. Ce que le porno hétéro n’a jamais fait, ceci dit.
— Ah non, eux, ils sont pas concernés.
— Non, bien entendu. Y a jamais eu de problème chez les hétéros, aucun acteur qui trafique ses résultats d’analyses pour continuer à tourner, et qui contamine ses partenaires.
— Tout ça c’est encore qu’une histoire de pognon.
— J’ai oublié où j’ai lu qu’ils sont mieux payés quand ils tournent sans protection. Ou qu’ils peuvent quasiment pas travailler s’ils refusent de le faire. De toute façon, les prods hétéros safe, ça existe quasiment pas, on peut pas dire qu’ils ont vraiment le choix. Et quand tu vois la façon dont les filles sont traitées…
— Ça, à mon avis, c’est la grande différence avec le porno homo. Je sais pas si t’as fait la même constatation que moi, mais souvent chez les homos, on assiste à de vraies parties de cul, d’ailleurs pour certains acteurs, on a l’impression que ça devient leur sexualité à part entière, qu’ils le font plus tellement pour la thune mais juste pour pouvoir se taper les plus grosses bites du monde. Le porno hétéro, c’est totalement industriel. Ils sont là que pour le job, et les filles acceptent que leur job c’est d’être des objets.
— Et des objets maltraités. Ça doit faire jouir les mecs hétéros, un fantasme vieux comme le monde : domination et asservissement complet de la femelle.
— Le machisme poussé à son paroxysme. Je serais pas surpris que ça vienne en partie du fait que pour eux, dans la vraie vie, ça reste toujours plus compliqué de trouver facilement des meufs pour des coups sans lendemain. On dirait qu’ils se vengent dans le porno où on paie les filles pour être systématiquement avilies. Elles sont là que pour le plaisir des mecs, jamais l’inverse. Chez nous c’est différent, on est les spécialistes de la baise fast-food. Du coup, on a moins besoin de triper sur cette idée-là : les acteurs passifs qui se font larver, c’est que ça leur plaît.
— Oui, c’est flagrant dans la façon de filmer. Dans le X gay, tous les acteurs sont filmés sous tous les angles. Chez les hétéros, des fois tu vois même pas la tronche des gars, on montre que la fille avec le plus de bites possible dans chaque trou. Enfin, pour en revenir au porno gay, j’ai l’impression que c’est plus pernicieux que ça, parce que les acteurs peuvent choisir, du moins en théorie puisque la production SSR existe encore, même si elle diminue à vue d’œil. Ceux qui font du bareback, c’est soit pour gagner plus de fric effectivement, soit par choix délibéré.
— Pour faire ça, faut être adepte.
— Ben, pas forcément, tu vois. Certains gamins, ils ont dix-huit, vingt ans, tu devines que c’est que pour le pognon, ils font ça une fois et tu les revois plus. C’est ceux-là qui se font bien baiser, au propre et au figuré.
— T’as aussi le cas où c’est que des minets entre eux, on doit leur dire que comme ils sont jeunes, y a pas de danger.
— Sans doute. Et d’un autre côté, t’as les hardeurs, les soi-disant stars, alors eux, ils sont hallucinants. Et y en a qui sont vraiment répugnants, leur spécialité c’est de se faire féconder, je sais même pas quel mot employer. C’est sordide. Leur obsession, c’est d’être remplis à la chaîne par un maximum de mecs, et pas seulement des hardeurs comme eux mais des anonymes, et souvent des bien abîmés. Ils font ça comme une performance, et la performance, c’est la mise en scène du contact du sperme avec les muqueuses.
— Je vois à qui tu fais allusion. Ça va même plus loin. Je suis tombé sur des scènes où ils se font injecter à la seringue le jus de centaines de mecs dans le cul.
— Mais quelle horreur ! Écoute, j’arrive pas à concevoir qu’on ait ne serait-ce que l’idée de fourrer sa queue dans ces bouillons de culture ambulants.
— Ils sont dans le bareback hard. T’es au courant qu’on hiérarchise le bareback ?
— Ah non, c’est nouveau ça.
— Il paraît qu’il y a un bareback hard et un bareback light. Qu’il y aurait une différence entre le sperme déposé involontairement et le sperme déposé sciemment.
— C’est n’importe quoi. Dans un porno bareback, le dépôt de sperme, comme tu dis, n’est jamais involontaire. C’est tout le contraire : le but justement, c’est de montrer le sperme sur et dans les muqueuses. C’est le totem du bareback. Ils s’évertuent à faire exactement tout ce qui est contaminant.
— Tu parais bien renseigné : t’en mates beaucoup ?
— Beaucoup non, mais ça m’arrive. Pas toi peut-être ? Allez, on en consomme tous. Faut admettre que c’est vachement plus excitant de mater de la baise sans capote.
— Y a pas photo, j’avoue. Même si ça fait froid dans le dos.
— Surtout, oui. C’est la fascination de l’interdit, la transgression ultime. Et publique. Et dans l’impunité apparente. Mais ce que je comprends pas, c’est comment ces mecs-là peuvent ne pas s’inquiéter des conséquences sur leur santé. Ils sont quand même pas immunisés contre la maladie !
— Ça s’appelle autodestruction, mon cher Flo. Ils sont dans leur trip, ils te diront qu’ils sont libres et qu’ils font ce qu’ils veulent de leur corps, qu’ils jouissent maintenant parce qu’on sait pas de quoi demain sera fait. Et que t’as pas à juger.
— Mais tu lui as quand même bien foutu une avoinée à ton barebacker. T’as pas jugé que c’est salaud de pas t’avoir dit la vérité et de t’avoir plombé sans que t’aies signé pour ça ?
— Ah si, si. Il mouftait pas au début. Et puis il s’est mis en rogne et il m’a envoyé chier.
— Il s’est pas excusé, quelque chose ?
— À peine.
— Il va quand même se faire soigner, non ?
— Je lui ai dit de le faire, mais honnêtement j’ai pas de certitude. Personne peut l’obliger.
— C’est dommage, on devrait pouvoir. Tu penses qu’il serait capable de rester dans cet état ?
— Sa réaction a été bizarre, pas celle à laquelle je m’attendais, il était pas tellement inquiet. Plutôt énervé que je le lui reproche, limite il aurait pas fallu que je lui en parle.
— D’accord. Négation totale : tout va bien, je vais bien et je continue d’infecter tout le monde autour de moi.
— J’ai appris qu’entre eux, quand ils font leurs orgies, ils échangent leur jus en appelant ça the gift.
— Super, le cadeau.


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