Stéphane et moi ne sommes pas toujours d’accord sur tout, mais sur ce point-là nous communions. De cette communion des âmes perdues, qui se savent perdues, qui connaissent leur échéance, et qui décident que rien, plus rien, ne leur fera perdre une miette de vie.
Bien que, malgré tout, des miettes se perdent encore. Il en va ainsi de la vie. Même ambulancée, même suspendue, même échéancée, quoi que l’on fasse, des miettes se perdent dans des futilités. On a beau se dire que désormais on ne laissera plus le grand tourbillon nous étourdir, qu’on ira droit à l’essentiel, qu’on vivra pour vivre, à cent pour cent, sans plus rien gaspiller, on gaspille toujours. On continue de se laisser aller. Le découragement pour des broutilles continue de nous submerger régulièrement. L’énervement dû aux aléas des jours continue de nous surprendre. Le stress continue de se faire sentir. Rien ne change fondamentalement. Et ce n’est peut-être pas plus mal. La quotidienneté des choses, c’est la vie aussi. C’est le vivre du travail, des relations sociales, de la famille, des problèmes auxquels on doit faire face, comme tout le monde, comme si de rien n’était, qui nous maintient en vie. Et c’est aussi là le versant vicieux d’un gyrophare efficace. Il donne à penser que rien ne change, qu’on peut aller, qu’on doit aller de l’avant. Comme avant.
J’ai envie de vivre, dis-je sans cesse à mon ami. J’ai envie de vivre pour moi. D’être égoïste. De voyager. De partir, peut-être de m’installer ailleurs. Pour tout recommencer, sans rien oublier. J’ai envie de profiter de tout ce dont je peux profiter. Stéphane abonde dans mon sens, mais est confronté aux mêmes paradoxes que moi, il sait que ce n’est pas si simple.
Depuis que mon père est mort, depuis que j’ai éprouvé — moi qui ne lui ai jamais dit je t’aime — l’indicible douleur de cette perte, qui n’était pas la première puisque j’ai déjà enterré des êtres proches, mais qui fut sans doute la plus déchirante, depuis ce jour, paradoxalement, je ne peux plus vivre pour moi et uniquement pour moi. Je ne peux pas être cet égoïste que je voulais devenir quand je savais qu’il allait mourir. Une situation familiale particulière m’en empêche et je suis coincé. Car je ne sais pas abandonner ceux que j’aime. Ils sont peu nombreux, c’est vrai. Je n’aime pas tout le monde. Mais ceux que j’aime, et quand bien même ce « ceux » se réduirait-il à une seule personne, je ne peux pas les abandonner cyniquement au prétexte que je suis ambulancé.
Je sais bien que tout le monde ne réagirait pas ainsi. Je sais bien que nombre de ceux qui vivent ou ont vécu ce que je vis ont sans hésiter franchi ce pas, ont tout laissé tomber, sont partis, ont disparu, sont allés vivre je-ne-sais-quoi, je-ne-sais-où avec je-ne-sais-qui. L’abandon ne fait pas partie de ma personnalité. Je ne suis pas un salaud et je ne peux me résoudre à l’être. Je veux bien tout recommencer, mais je n’abandonne jamais.
Mais je veux vivre. Je veux garder une part de vie pour moi, en plus de mes obligations. Stef m’écoute lui raconter la drôle de coïncidence qui est en train de m’arriver. Sur un site de salons vidéo où se rencontrent des gens du monde entier, je suis entré en contact avec une personne étonnante. Je traîne sur ce site depuis près d’un an, au sein d’une petite communauté qui se fréquente également de temps en temps dans la vraie vie. Aucune amitié réelle ne s’est encore construite, juste des relations, des connaissances, des gens plus ou moins intéressants, avec qui je prends toutefois plaisir à discuter, échanger de la musique, rigoler et dilapider du temps.
Un jour, dans ce salon animé, déboule Benji. Un Québécois tout rond, jovial, sympa en diable. Tout en répartie, le sourire inscrit dans les gênes, la gentillesse en bandoulière. Ce que je raconte à Stef, et que je trouve étonnant, c’est qu’il arrive alors que j’ai projeté de me rendre au Québec, dans un état d’esprit identique à celui d’il y a quinze ans, quand m’étais rendu à San Francisco, tout seul, sur un coup de tête. Il arrive, il commence par gentiment me draguer, sans trop y croire. Très vite, nous entamons de longues discussions. Le courant passe bien entre nous. Je lui dit que j’envisage d’aller dans son pays au printemps. Il m’invite, me présente son chum. Je suis le bienvenu.
Stéphane m’assure que je serais bien bête de ne pas saisir l’occasion. Découvrir un pays en étant hébergé chez l’habitant, c’est bien plus intéressant que de le faire en séjournant à l’hôtel. J’ai encore des craintes. Pas facile de passer quinze jours chez des gens qu’on connaît à peine. Quelques heures de dialogue sur le Net ne suffisent pas à se forger une véritable opinion.
C’est un pari, mais je vais rendre visite à mes nouveaux amis.
vendredi 15 mai 2009
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